Fuite importante chez Petro-Canada
Mots clés : fuite, naphte, Petro-Canada, Pollution, Énergie, Montréal
La compagnie parle d'«eaux usées», le syndicat, de naphte
Selon un enregistrement des conversations entre les cadres et les briseurs de grève sur les ondes publiques de la radio sans fil, la raffinerie de Petro-Canada dans l'est de Montréal a connu une fuite dont la nature prête à controverse, tout comme l'importance des conséquences qu'elle aurait pu avoir.Par contre, sur l'enregistrement réalisé par les syndiqués, on entend distinctement une des personnes sur les lieux, qui se donnent des noms d'emprunt pour ne pas être identifiées de l'extérieur, dire: «C'est pas la pompe de Sour Water, là: il y a une pompe qui coule dans la pumphouse, là.» Quelques secondes plus tard, on entend parmi les échanges mentionner la pompe J-1005, qui serait, selon les témoignages recueillis, une pompe contrôlant des distillats de pétrole.
Les échanges enregistrés, que seul un spécialiste peut décoder, donnent l'impression que plusieurs personnes arrivent difficilement à maîtriser ce genre de situation que des employés bien rodés arriveraient normalement à contrôler rapidement. Ainsi, on entend pendant plus de 30 minutes des employés s'affairer à régler le problème. On en entend même une dire, 31 minutes après le début d'un enregistrement qui saute les périodes de silence, qu'elle n'a «pas eu le temps de finir parce que [son] détecteur allume», ce qui indique une fuite probablement importante de H2S, soit du sulfure d'hydrogène, un produit très toxique. Ses propos donnent à penser qu'elle ne portait pas le masque réglementaire plus de 30 minutes après le début de l'incident.
Le syndicat des 260 travailleurs mis en lock-out le 17 novembre dernier a fait parvenir aux autorités gouvernementales et de la sécurité publique son analyse de cet incident. Les représentants syndicaux ont affirmé au Devoir qu'ils ont annexé à cette lettre une copie de l'enregistrement des conversations interceptées sur les ondes publiques le 23 décembre pour que les responsables de la sécurité puissent vérifier la véracité de la thèse de Petro-Canada, qui minimise l'importance de cette fuite.
Cette lettre a été envoyée au ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis, au maire de Montréal, Gérald Tremblay, au maire de l'arrondissement, Cosmo Maciocia, et à la responsable de la sécurité civile, Valérie Gagnon. Elle est signée par Diane Goulet, une biochimiste à l'emploi du Syndicat canadien des communications, de l'énergie et du papier, lequel représente les employés en lock-out.
Hier à l'Assemblée nationale, le député péquiste de Vachon, Jacques Dubuc, s'est inquiété du remplacement des «opérateurs hautement qualifiés par du personnel-cadre moins nombreux et surutilisé» dans la raffinerie en lock-out.
«M. le président, a-t-il poursuivi, on nous informe de plus qu'il y aurait eu au moins deux incidents d'importance [à la raffinerie]. Ceux-ci auraient normalement dû déclencher une procédure d'alerte auprès des services de sécurité incendie de Montréal, ce qui n'aurait pas été fait. On peut se poser sérieusement des questions sur la santé et la sécurité des personnes travaillant sur le site, celles vivant à proximité et aussi sur la qualité de l'environnement dans l'est de Montréal.»
Au lieu du ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis, à qui s'adressait la question, c'est le ministre du Travail, David Whissell, qui a répondu en disant avoir «personnellement» demandé au président de la Commission de la santé et de la sécurité au travail de dépêcher deux enquêteurs sur les lieux. Il a affirmé que leur rapport a conclu que le fonctionnement de la raffinerie était sécuritaire. «Également, le rapport a été remis au syndicat, qui s'est déclaré satisfait», a-t-il ajouté.
Interrogée ensuite par le député péquiste de Vachon, Camil Bouchard, la ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, Line Beauchamp, n'a pas répondu elle non plus quand on lui a demandé combien d'inspections elle avait déclenchées pour s'assurer que des fuites, comme celle du proxylène chez Coastal dans l'Est, ne se répètent pas à la raffinerie de Petro-Canada en lock-out. C'est son collègue du Travail, David Whissell, qui a répondu, en affirmant: «En aucun cas, les opérations actuelles, qui sont assurées par des cadres, ne mettent en péril la santé et la sécurité des lieux et donc, par ricochet, elles ne perturbent en rien la sécurité en matière d'environnement.»
Mais personne n'a pu dire si la version de Petro-Canada sur cette fuite «d'eaux usées» avait été confrontée par des experts à l'enregistrement des conversations entre les employés actuels de la raffinerie durant l'accident du 23 décembre.
Montréal intervient
De son côté, Ronald Dubeau, le chef de division au Service de sécurité incendie de Montréal, qui est aussi responsable des enquêtes et de la prévention, a précisé hier au Devoir qu'il avait été saisi de la lettre envoyée au maire Tremblay mais qu'il n'avait pas écouté, ni obtenu copie de l'enregistrement en format CD des communications interceptées le 23 décembre par les syndiqués sur les ondes courtes.
M. Dubeau a précisé que, compte tenu de l'importance de l'équipement industriel en cause, il allait réunir à compter d'aujourd'hui toutes les pièces du dossier, y compris l'enregistrement des conversations, se rendre sur les lieux, rencontrer toutes les parties «pour savoir de part et d'autre ce qui s'est passé» et faire une évaluation rigoureuse de l'incident sur une base technique.
Il précise qu'un incident comme celui du 23 décembre ne doit être ni minimisé ni exagéré et qu'il doit méticuleusement vérifier tous les faits à la lumière des critères de sécurité d'opération. S'il devient évident pour lui que des personnes susceptibles d'intervenir dans une situation d'urgence dans la raffinerie n'ont pas la capacité d'assumer les exigences d'un niveau élevé de sécurité, le Service de sécurité incendie, a-t-il dit, va poser ses conditions sans hésiter. Il entend vérifier notamment si les procédures d'avis et de rapport ont été respectées, ce qu'il ne pouvait pas dire hier.
Un danger aggravé par le conflit
Selon Diane Goulet, la signataire de la lettre syndicale envoyée aux autorités, «depuis le début, ce lock-out engendre une situation où les risques inhérents à l'exploitation normale d'une raffinerie sont décuplés par le fait que le personnel actuel est, entre autres, fort surmené et que son expérience est, selon nous, discutable». Ce qui aggraverait, à son avis, le risque d'un accident majeur chaque jour davantage.
Diane Goulet rappelle que le personnel-cadre de Petro-Canada, qui fait fonctionner la raffinerie, couche sur place et travaille entre «60 et 84 heures par semaine», selon les documents déposés par Petro-Canada devant le commissaire du Travail, dans une cause où la présence de nombreux briseurs de grève a été observée dans cette raffinerie.
La responsable du service de recherche du syndicat canadien écrit que «nous avons en notre possession l'enregistrement audio des communications radio captées sur la fréquence des opérations de ladite raffinerie et une transcription annotée qui relate un grave incident survenu le 23 décembre dernier portant sur une importante fuite de naphte dans la salle des pompes de l'unité de brut #10». Elle met en cause la compétence du personnel sur place, qui «méprend le naphte pour du Sour Water». À son avis, les employés sur les lieux sont «dépassés par la situation, ne connaissent pas vraiment ce qu'il faut faire et tournent littéralement en rond» malgré l'urgence de la situation.
Elle soutient aussi que «la procédure d'urgence standardisée» n'aurait pas été respectée parce que le Service de sécurité incendie «n'a pas été informé, contrairement à la pratique courante».
Vos réactions
Les contreverses pleuvent - par Guy Fafard
Le vendredi 04 avril 2008 12:00
Les cachettes des pétrolières - par andré michaud
Le vendredi 04 avril 2008 10:00
Bravo pour ce texte - par Atim Leon
Le vendredi 04 avril 2008 09:00

