Et puis euh - 1908
Mots clés : Sport, Canada (Pays), États-Unis (pays)
Ah, 2008. Année faste s'il en est. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à jeter un oeil autour de soi et à le constater: il se passe tout plein d'affaires partout. Et ça n'a rien à voir, mais on remarquera que l'année en cours sert souvent, étrangement, à marquer son étonnement devant un comportement quelconque. Mettons, par exemple, qu'il se produit de la discrimination quelque part. Tôt ou tard, quelqu'un va s'en scandaliser en disant: «J'peux pas croire qu'en 2008... » Ce à quoi il faut répliquer: «Pourquoi?» «Ben, ce n'est pas une conduite appropriée... » «Non, je veux dire, pourquoi "en 2008"? Tu n'aurais pas trouvé ça répréhensible l'an passé?» «Ben, oui, mais... » «Alors cesse de dire que tu ne peux pas croire qu'en 2008, parce que tu ne l'aurais pas plus cru en 2007, ni en 2006, et que tu ne le croiras pas plus en 2009. Tu te sers de l'année en cours, qui ne t'a rien fait, pour justifier faussement ta stupéfaction. C'est très malhonnête de ta part, je trouve.» Excellente manière de partir une chicane sans motif valable.
Ne rien vous cacher, je possède même à la maison une version de Take Me Out To The Ball Game en langue allemande. Il faudra que je vérifie si par hasard ce ne serait pas Max Mosley qui y chante. Le saviez-vous, on raconte que le grand patron de la Fédération internationale de l'automobile connaît l'allemand sur le bout de ce que vous voudrez. Selon d'autres sources, ça l'aide à communiquer avec ses employées.
On ne saurait oublier par ailleurs que Take Me Out résulte d'un authentique tour de force comme seul peut en inspirer le merveilleux monde du sportª. C'est que l'auteur des paroles, Jack Norworth, un monsieur bien connu à l'époque dans le milieu général du vaudeville, en a eu l'idée alors qu'il voyageait dans le métro de New York. Il aperçut une affiche disant «Baseball Today - Polo Grounds», et il s'interpella aussitôt dans son Ford T intérieur* en songeant que tiens, il devrait écrire un petit poème ayant pour thème la balle. Or la sidérance (sidération? sidèrement? sidérurgie?) tire ici son suc du fait que Norworth n'avait à ce moment jamais assisté à un match de baseball de sa vie et, pourrez-vous ajouter pour épater un membre de votre sexe préféré lors d'un prochain cocktail des actionnaires, n'en verrait finalement un que 32 ans plus tard, en 1940. Si pareil exploit ne relève pas du miracle tel que défini par le Vatican, je suis prêt à affronter avec pas de protection une rapide haute et à l'intérieur de Joel Zumaya. Si vous ne connaissez pas Zumaya, je peux vous assurer qu'il la pousse quand il a la coiffe du rotateur fraîche.
(* Ce n'est d'ailleurs pas un hasard, pas une maudite minute, si le modèle révolutionnaire Ford T a été lancé en 1908, peut-être au moment même où Jack Norworth commençait à mijoter son chef-d'oeuvre. Toute est dans toute.)
Enfin. Mentionnons qu'il est particulier que l'on chante dans les stades de baseball une chanson qui raconte à la première personne l'histoire de quelqu'un qui n'y est pas, puisqu'il veut qu'on l'y emmène, mais bon.
Autre truc: c'est en 1908 que les Cubs de Chicago ont gagné pour la dernière fois la Série mondiale. Si on se sert du calcul déjà brillamment effectué, on ne tarde pas à constater que cela fait aussi 100 ans.
Or on sait que cette monumentale disette serait peut-être terminée si ce n'était des événements du 14 octobre 2003. Ce soir-là, au Wrigley Field, en série de championnat de la Ligue nationale que les Cubs menaient trois victoires contre deux, Chicago dominait le match 3-0 en huitième manche et frappait à la porte de la Série mondiale. Une fausse balle a alors été frappée dans le secteur de la première rangée de sièges dans les gradins le long de la ligne au champ gauche. Le voltigeur Moises Alou a sauté pour tenter de faire le catch, mais un spectateur a tendu la main et dévié la trajectoire de la balle. Par la suite, les Marlins de la Floride ont marqué huit points, gagné le match, gagné la série de championnat puis la Série mondiale et, bien voilà, les Cubs attendent toujours. Le jeu est devenu la fausse balle la plus célèbre de toute l'histoire du baseball.
Pour sa part, Steve Bartman, le spectateur en question, a rapidement été identifié grâce aux techniques modernes du journalisme d'enquête sur le terrain, et plusieurs intellectuels l'ont désigné comme coupable de la défaite. Depuis, il mène une vie de réclusion quelque part dans la région de Chicago.
Immédiatement après le jeu, Alou avait frappé sa cuisse avec son gant en regardant Bartman, l'air de dire: «Ah! quel idiot, si tu t'étais tassé je l'avais!» Plus tard, il avait évalué à «presque 100 %» ses chances de réussir l'attrapé.
Mais voici qu'Alou vient de s'amender. Il dit songer fréquemment à l'incident, d'autant plus que dans plusieurs stades, on l'accueille aux cris de Bartman! Bartman!. Et il dit «[se] sentir vraiment mal pour ce pauvre garçon».
Or dans une entrevue accordée hier à l'Associated Press, Alou déclare: «Et vous savez ce qui est le plus drôle? Je n'aurais pas pu attraper cette balle de toute manière.»
Disons simplement que l'aveu vient un peu tard pour Steve Bartman.
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jdion@ledevoir.com
Vos réactions
Instrructif et plaisant - par Jean Le May
Le jeudi 03 avril 2008 06:00

