Nouvelle chimie libérale

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Hélène Buzzetti
Édition du mardi 01 avril 2008

Mots clés : Denis Coderre, Bob Rae, Parti politique, Gouvernement, Canada (Pays)

- Bob Rae et Martha Hall Findlay font leur entrée aux Communes - Denis Coderre est renvoyé au Patrimoine

Le nouveau venu Bob Rae a reçu une ovation hier aux Communes où les libéraux ont aussi accuelli les nouvelles députées Martha Hall Findlay (à droite) et Joyce Murray. Tous ont été élus lors des dernières élections complémentaires.

Photo: Agence Reuters

Ottawa -- Cette fois-ci sera-t-elle la bonne? Le chef du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion, a tenté une fois de plus hier d'insuffler une nouvelle dose d'énergie à son équipe en la remaniant. Non seulement a-t-il taillé une place de choix à ses trois nouveaux élus, mais il a déplacé son très bavard député Denis Coderre vers le Patrimoine pour donner la réplique à la ministre de Québec, Josée Verner. L'objectif: défricher de nouveaux thèmes pour se distinguer des conservateurs.

C'était jour de rentrée parlementaire à Ottawa, après un congé pascal de deux semaines, rendue un peu spéciale par l'arrivée des quatre nouveaux députés choisis aux élections partielles du 17 mars dernier. Stephen Harper a accompagné son député de Saskatchewan Rob Clarke jusqu'à la présidence de la Chambre des communes, tandis que Stéphane Dion a eu trois fois plutôt qu'une la joie de mener cette petite procession, d'abord au bras de Martha Hall Findlay, ensuite à celui de Joyce Murray et, enfin, à celui de Bob Rae. Ce dernier a été accueilli sur les banquettes libérales avec force effusion par Michael Ignatieff, un ami de jeunesse.

Mais l'attention a en quelque sorte été détournée par Denis Coderre, affecté par le remaniement du cabinet fantôme de M. Dion. Le coloré député a perdu son poste de critique en matière de Défense nationale qu'il chérissait tant pour atterrir à celui, moins glorieux, du Patrimoine. Le mot «démotion» s'est rapidement retrouvé sur à peu près toutes les lèvres.

Les principaux intéressés ne présentent pourtant pas les choses ainsi. Maintenant que les libéraux défendent à peu près la même position que les conservateurs quant à l'avenir de la mission canadienne en Afghanistan, ils n'ont plus aucun intérêt à mener une éventuelle campagne électorale sur cet enjeu, explique-t-on dans les coulisses. Les libéraux calculent que les thèmes de l'identité, de la culture et de la langue, qui ne sont pas considérés comme des points forts des conservateurs, seront plus porteurs: ils permettront davantage au PLC de se distinguer de son principal adversaire. En confiant le dossier à M. Coderre, on s'assure que ces sujets se retrouveront à l'avant-scène.

«M. Coderre a fait un travail superbe pour faire en sorte que le Parlement garde ce gouvernement imputable sur la question de l'Afghanistan, a déclaré M. Dion. Si on arrive avec une motion [sur le prolongement de la mission jusqu'en 2011] qui est si fortement influencée par l'opposition libérale, c'est en bonne partie grâce à Denis Coderre. Maintenant, tout le domaine de la culture et des langues officielles est sous attaque par ce gouvernement, alors j'envoie un de mes meilleurs combattants pour défendre la cause de la liberté dans le domaine des arts et des langues officielles.» M. Dion a ajouté que, selon lui, la culture et les langues officielles constituaient «un poste-clé».

Cette thèse selon laquelle l'Afghanistan sera désormais considéré comme un sujet de moins grande importance est confirmée par le fait que c'est un député d'arrière-banc inconnu du public, Bryon Wilfert, qui prendra la relève de M. Coderre.

Coderre mise sur l'identité québécoise

M. Coderre ne cachait pas sa déception de perdre son poste de critique à la Défense nationale, lui qui avait mordu à belles dents dans ce dossier, allant jusqu'à se rendre par ses propres moyens en Afghanistan après que le gouvernement conservateur lui eut refusé un déplacement sécurisé. «J'étais à la Défense à ma demande, et ce, depuis un an et demi. C'était une passion et cela faisait partie de moi», a-t-il concédé en entrevue au Devoir. Il a reconnu que le Patrimoine, «c'est sûr que c'est pas la Défense».

Il projette toutefois de se démener dans ses nouvelles fonctions et de faire la vie dure à son homologue. «Pour moi, Josée Verner, c'est la version féminine de Gordon O'Connor.» M. O'Connor a été ministre de la Défense nationale avant d'être rétrogradé au Revenu après de mauvaises performances parlementaires.

Il entend se plonger dans le débat sur la prétendue censure dans la production télévisuelle et cinématographique que le gouvernement conservateur tente d'instaurer avec un obscur projet de loi passé inaperçu. Il profitera aussi de son poste pour s'impliquer dans les dossiers québécois.

«J'ai décidé de m'occuper davantage de la notion de sensibilité québécoise de notre pays», dit-il sur le ton de celui qui salive. M. Coderre avait beaucoup milité au sein de son parti pour reconnaître l'existence d'une nation québécoise.

«Un des prochains enjeux électoraux, ce sera qui nous sommes comme Canadiens, et ça relève du patrimoine: de la question de la censure, du respect de l'identité et du bilinguisme, par exemple.» Tout cela arrive d'ailleurs au moment où le ministère du Patrimoine rencontre de manière informelle les représentants de l'industrie cinématographique pour les rassurer à propos du projet de loi conférant un droit de regard au gouvernement sur les productions financées.

Pas le bouc émissaire

Si Denis Coderre a accepté de bonne grâce sa nouvelle affectation, il ne s'est pas abstenu pour autant de dire sa façon de penser à son chef. Selon nos informations, le député de Bourassa ne digère pas qu'on l'accuse de conspirer contre Stéphane Dion et que l'on tente d'en faire un «bouc émissaire». Il a voulu s'assurer que ce n'était pas pour le punir d'un supposé manque de loyauté qu'on l'envoyait au Patrimoine. «Je ne pense pas que ce soit dans l'intérêt de M. Dion de mettre Denis Coderre en maudit», explique une source libérale au fait de la situation.

Depuis plusieurs mois maintenant, le «clan Ignatieff» est montré du doigt comme contribuant aux problèmes de leadership de Stéphane Dion. M. Coderre, qui avait été un de ses organisateurs importants au Québec, est donc souvent associé à la tourmente. Le principal intéressé confirme qu'il en a assez de cette vision caricaturale de la situation. «J'ai récemment organisé un souper populaire au bénéfice de M. Dion et j'ai réussi à rassembler 1300 personnes, rappelle-t-il au Devoir. Toute la semaine dernière, j'ai été aux premières loges pour défendre Stéphane Dion et le Parti libéral.»

Le nouveau député Bob Rae, lui aussi parfois associé au tristement célèbre Brutus, tente de calmer le jeu. Il a rappelé que ses accolades avec M. Ignatieff n'avaient rien d'affecté. «M. Ignatieff et moi-même sommes de vieux amis qui se connaissent depuis très longtemps. C'est important de ne pas sous-estimer ce fait», a-t-il pris la peine de souligner. Puis il a ajouté ne rien comprendre aux rumeurs de tensions relayées par les médias. «Je trouve tout cela complètement bizarre. C'est une drôle de saison. Mais, pour autant que je sache, le caucus est très uni.»

M. Rae et Mme Hall Findlay, deux candidats défaits à la course à l'investiture libérale en 2006, siègent désormais à la droite de leur chef, n'en étant séparés que par le député Ralph Goodale. Joyce Murray, quant à elle, s'est retrouvée aux toutes dernières banquettes de la Chambre des communes.


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