Afghanistan: Ottawa échoue à obtenir l'aide de Paris

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Alec Castonguay
Édition du mardi 01 avril 2008

Mots clés : Nicolas Sarkozy, sommet de l'OTAN, Forces armées, Gouvernement, Canada (Pays), Afghanistan (Pays)

Ottawa -- Le président français, Nicolas Sarkozy, annoncera jeudi après-midi, lors du sommet de l'OTAN à Bucarest, que Paris envoie près de 1000 soldats dans l'est de l'Afghanistan aux côtés des Américains, plutôt que dans le sud avec les Canadiens. Malgré un intense effort de lobbying au plus haut niveau, le gouvernement Harper n'aura pas réussi à convaincre son allié français de venir lui prêter main-forte à Kandahar. L'aide viendra donc des États-Unis, déjà fortement impliqués en Afghanistan.

Le journal français Le Monde et le quotidien britannique Times rapportaient hier que le président Sarkozy avait déjà informé le premier ministre de la Grande-Bretagne, Gordon Brown, et le président américain, George W. Bush, de sa décision d'envoyer environ 1000 soldats supplémentaires dans l'est de l'Afghanistan, près de la frontière avec le Pakistan. Cette région -- moins dangereuse que Kandahar mais tout de même instable -- est sous le contrôle des militaires américains.

Au bureau du premier ministre, on refuse de confirmer ou d'infirmer l'information. Stephen Harper n'a pas parlé avec Nicolas Sarkozy ou George W. Bush récemment, et le Canada n'est pas au courant de la décision française, affirme Dimitri Soudas, l'attaché de presse de M. Harper. «On est confiant que l'OTAN va pouvoir nous fournir l'équipement [hélicoptères] et les soldats supplémentaires qu'on demande pour Kandahar. Peu importe le pays qui viendra en renfort, ce sera une bonne nouvelle», dit-il.

Ottawa fondait beaucoup d'espoir sur la France, qui veut bonifier son engagement en Afghanistan. Le 8 février dernier, Stephen Harper avait délégué à Paris son chef de cabinet, Ian Brodie, sa conseillère en matière de politique étrangère, Susan Cartwright, ainsi que le chef d'état-major des Forces canadiennes, Rick Hillier. La présence de Ian Brodie et de Susan Cartwright dans cette mission de séduction montrait que, pour le gouvernement Harper, il ne s'agissait pas uniquement de considérations militaires, mais aussi politiques.

Obtenir l'appui de la France, un pays réputé pour ses missions de paix, aurait permis au gouvernement conservateur de briser la perception tenace chez plusieurs Canadiens que la guerre en Afghanistan est avant tout une opération américaine. La coalition internationale de 47 000 soldats dirigée par l'OTAN est formée de 40 pays. Les États-Unis forment le plus important contingent, avec 19 000 soldats, suivis de la Grande-Bretagne (7750), de l'Allemagne (3490) du Canada (2500) et de l'Italie (2360). Il y a encore quelques milliers de militaires américains sous l'étiquette Enduring Freedom, la mission américaine de chasse aux terroristes. L'OTAN ne précise toutefois pas leur nombre, que certains évaluent à 7000.

La France, qui a déjà 1500 soldats dans la région de Kaboul, enverra donc ses troupes supplémentaires dans l'est du pays, à quelques centaines de kilomètres de la capitale. Le journal Le Monde écrit que «la décision du chef de l'État a été prise après moult hésitations quant au choix de la région -- le sud ou l'est de l'Afghanistan -- où ce contingent sera déployé, probablement début juillet. La logique opérationnelle aurait voulu que le sud soit choisi: c'est dans les provinces d'Helmand et de Kandahar qu'ont lieu les combats les plus intenses contre les insurgés talibans, et c'est donc là que le besoin de renforts est le plus pressant», peut-on lire.

Mais deux arguments auront achevé de convaincre Nicolas Sarkozy. D'abord, sur le plan opérationnel, il sera plus facile de ravitailler les troupes françaises à partir de leur base actuelle de Kaboul. Ensuite, les forces spéciales françaises ont déjà travaillé dans cette région montagneuse entre 2003 et 2006, sous la direction des Américains. Finalement, près de 200 soldats-instructeurs français encadrent déjà l'entraînement de l'Armée nationale afghane dans cette région.

Ensuite, sur le plan politique, l'est du pays a également l'avantage de conforter le rapprochement souhaité avec les États-Unis par Nicolas Sarkozy. Paris veut reprendre sa place au sein du commandement de l'OTAN (abandonnée en 1966), et tisser des liens plus étroits avec Washington aidera ce processus. De plus, les stratèges militaires français ont peur de se retrouver coincés à Kandahar, l'endroit où l'insurrection est la plus forte. Un député socialiste français, Jean-Louis Bianco, a d'ailleurs fait référence au «piège afghan» hier, comparant la situation dans le sud du pays à la guerre du Vietnam dans les années 70. En portant son choix sur l'est du pays, Sarkozy évite donc de jeter de l'huile sur le feu d'une opinion publique très sceptique au sujet de la mission en Afghanistan.

Le ministre canadien des Affaires étrangères, Maxime Bernier, s'est dit malgré tout «optimiste» de trouver un «partenaire» pour venir prêter main-forte aux soldats canadiens à Kandahar. «Si nous n'avons pas plus de troupes à Kandahar, nous ne pourrons pas connaître du succès là-bas. Si nous ne faisons pas de progrès à Kandahar, c'est la mission au complet de l'OTAN qui ne pourra pas être un succès. Je pense que nos alliés en sont bien conscients», a-t-il dit hier à sa sortie de la période de questions.

Les États-Unis et le Canada côte à côte

La décision de la France force les États-Unis à venir apporter son aide au Canada. L'administration Bush a déjà prévenu le gouvernement Harper qu'il peut compter sur les soldats américains si aucun autre pays ne se porte volontaire pour envoyer des troupes à Kandahar. Sur les 2200 marines américains déployés temporairement entre mars et septembre à Kandahar, environ 1000 devraient rester sur place pour poursuivre les opérations avec les soldats canadiens après février 2009.

L'annonce officielle des États-Unis pourrait toutefois attendre après le sommet de trois jours de l'OTAN qui s'ouvre demain à Bucarest, en Roumanie.

Il faudra voir comment les cultures militaires américaines et canadiennes s'arrimeront à Kandahar, puisque, même si plusieurs généraux canadiens connaissent bien leurs homologues pour avoir fait des séjours avec l'armée américaine dans le passé, il n'en demeure pas moins que Washington a souvent une approche plus musclée en terrain hostile. Un militaire canadien a utilisé le mot «cow-boys» lors d'une discussion avec Le Devoir pour décrire les soldats américains. Par exemple, ces derniers utilisent plus souvent les frappes aériennes, ce qui augmente les dommages aux infrastructures et les risques de toucher des civils. Le Canada n'a pas déployé d'avions ou d'hélicoptères de combat en Afghanistan.

Le critique libéral en matière d'affaires étrangères, Bob Rae, estime que la présence des États-Unis aux côtés du Canada est un «échec» pour la mission de l'OTAN, puisque le fardeau ne sera pas mieux réparti. Les Américains, les Britanniques, les Canadiens et les Néerlandais se partagent la lourde tâche de pacifier le sud de l'Afghanistan. Or, c'est encore un de ces pays qui doit fournir un effort supplémentaire. «S'il n'y a que quatre pays qui sont prêts à remplir les tâches difficiles, c'est un problème. Il faut insister pour que le fardeau soit mieux réparti entre les alliés. Ça touche la crédibilité de l'OTAN.»


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Le mardi 01 avril 2008 02:00

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