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Place à la contemplation
Mais qu'en est-il de la «néguentropie», cette façon qu'a la matière d'évoluer vers plus d'organisation à certains endroits, quitte à se désorganiser à d'autres endroits ? Ne pourra-t-elle continuer sa montée organisationnelle dans chaque galaxie, même si celle-ci devait s'éloigner indéfiniment de toutes les autres ? Les espaces à «gravité répulsive» logeraient ces déchets appelés «entropie» (désorganisation ou absence d'organisation de la matière laissée à elle-même), permettant ainsi notre poussée organisationnelle actuelle, du moins sur notre planète Terre. Les anciennes prévisions d'un Hubert Reeves, à savoir que l'univers s'en irait irrémédiablement vers un éloignement progressif et un refroidissement de toute matière, le tout finissant dans la froideur absolue, ces prévisions ne sont-elles pas un peu trop pessimistes ? Surtout que ce cher Reeves ne donnait pratiquement aucune chance à l'option Big Crunch. De toute façon, se terminer dans le grand froid ou dans une chaleur infinie, ce serait là pour la matière du pareil au même : sa carrière «néguentropique» devrait prendre fin. Mais rassurons-nous, ce ne serait que dans des milliards de milliards d'années !
Avec George Smoot donc, la science redonne ses lettres de créance à la possibilité du Big Crunch. Serait-ce pire pour la vie ? Possiblement à cause de cet anéantissement de toute organisation dans ce qui ressemblerait étrangement à l'avant Big Bang. Mais l'univers est immense et même infini, ce qui effrayait le grand Pascal. L'écrasement en question aurait lieu des milliards de milliards d'années après que notre soleil ait englobé et consumé notre terre, bien après que d'autres formes de vie et d'intelligence aient pu se développer ailleurs dans notre galaxie et dans d'autres. Nous ne serions plus là pour assister à l'apothéose. Mais en serions-nous réellement absents ? Il est permis d'imaginer et même de contempler ce qui de nous, «comme lové dans un repli du temps», écrivait mon frère Noël Audet, pourra participer au recommencement du prochain univers.
Finalement voilà que la recherche récente apporte de nouveau une certaine confirmation de cette intuition partagée par de nombreux contemplatifs : l'éternel recommencement. Notre univers, possiblement parmi des milliards d'autres différents de lui mais tout aussi riches en possibilités, aurait su se réserver des choix entre le grand refroidissement et le grand réchauffement. L'alternance entre gravité attractive et gravité répulsive pourrait bien n'être pas le seul fruit du hasard. L'univers a déjà connu d'autres changements de gravité, comme l'explique bien Pauline Gravel en citant M. Smoot : « À cette croissance exponentielle -- découlant d'une gravité répulsive -- succéda une décélération -- sous l'effet d'une gravité attractive -- durant laquelle se formèrent les galaxies et les étoiles. Sans ce ralentissement, aucune agrégation de matière n'aurait pu se produire, cette dernière se serait tout simplement éparpillée, explique-t-il. Puis, l'univers a repris le rythme d'expansion qu'on lui connaît aujourd'hui sous l'effet de l'énergie sombre qui exerce une force gravitationnelle répulsive. » Il serait donc possible d'imaginer une nouvelle décélération causée par un changement de la matière sombre. Et cette décélération pourrait être telle qu'elle nous conduirait jusqu'au Big Crunch. Nous ne connaissons pas encore suffisamment la matière sombre pour prévoir ce qui pourrait bien la faire changer ainsi. Mais il n'est pas défendu d'imaginer des lois subtiles permettant à notre univers de se renouveler complètement pour reprendre des merveilles encore plus grandes, un peu comme l'explosion des supernovae a permis la naissance de la vie sur notre planète. Une mort pour que naisse un jour quelque chose d'encore plus subtil. Pourquoi pas ?
