La petite chronique - Mystère du monde
Mots clés : Apothéose, Faust, Fernandino Camon, Livre, France (pays)
Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'un écrivain consacre un livre à la mort de sa mère. Apothéose de Fernandino Camon est une touchante évocation d'une vie écoulée dans la plus affreuse des désolations.
Le rôle du fils, écrivain, consistera donc à faire revivre pour nous, lecteurs, des destinées qui sans lui disparaîtraient. Comme l'écrit Camon, en guise de conclusion, «je sens qu'en écrivant ce livre, j'ai fait la même chose [que mon père] lui construisant cet autel de mots, selon l'amour, la culture et la piété qui sont propres au monde dans lequel je suis émigré».
Cette «émigration» dont parle Camon est celle de la culture. L'auteur qui a changé sa vie ne trahit pas pour autant ses origines, leur élevant un hymne à la fois éloquent et fraternel.
Si le récit de Fernandino Camon nous émeut par la justesse de son évocation d'une misère purement matérielle et par une confiance profonde dans les valeurs de la vie, le Faust de Fernando Pessoa est une descente aux enfers. Autant l'auteur italien fait appel à ce qu'on appelle la confiance en l'homme, autant l'inquiétant Portugais se montre dans cette adaptation avortée de l'oeuvre de Goethe d'un pessimisme total.
Comme le rappelle Pierre Léglise-Costa dans sa présentation, Pessoa n'a jamais cessé de se pencher sur ce qui devait être au départ une pièce de théâtre. Au fur et à mesure qu'il travaillait son texte, il s'éloignait de la forme dramatique pour le transformer en une sorte de lamento.
Nous ne possédons que des fragments de ce qui aurait pu être une pièce. La séparation en cinq actes existe, nous sommes en présence de personnages, dont certains disparaissent sitôt évoqués. Le manuscrit parcellaire qui nous est parvenu, grâce surtout au travail de spécialistes qui ont mis en forme des notes enfouies, comme bien d'autres textes de Pessoa, dans une malle, doit être lu comme un journal intime. Ainsi que le rappelle Eduardo Laurenço, «Pessoa a écrit le Faust de lui-même».
Pour l'auteur du Livre de l'intranquilité, «la conscience d'exister est le tourment premier et dernier du raisonnement». Plus loin: «Deux horreurs m'écrasent, chacune d'elles paraît la plus grande parmi les plus grandes: l'une est l'horreur de la mort; l'autre, l'horreur de ne pouvoir éviter d'être sur le passage de cette horreur et de devoir mourir.»
Si pour Camon, le tangible, la matière prend toute la place, Pessoa ressent plutôt au plus profond de lui-même la sensation d'être un étranger au monde: «Il y a entre le réel et moi un voile, qu'aucune idée ne peut éclaircir.» L'autre n'est pas un recours. «L'amour me fait horreur, car il est abandon, intimité, exhibition de l'être.»
Ne pourra venir à bout de cet aveu désespéré, traversé de lueurs fulgurantes, et malgré son imperfection, qu'un lecteur familier d'un auteur comme Cioran. Il n'y trouvera probablement pas l'humour acidulé du grand auteur roumain. «Pourquoi est-ce moi qui suis moi?», demande Faust/Pessoa, interrogation à laquelle n'échappe pas tout être humain qui médite un tant soit peu.
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Collaborateur du Devoir
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Apothéose
Fernandino Camon, Gallimard, «L'imaginaire», Paris, 2007, 146 pages
Faust
Fernando Pessoa, Christian Bourgois, Paris, 2008, 295 pages
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