Le retour du fils prodigue (prise 2)

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Martin Bilodeau
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 mars 2008

Mots clés : Le Fils de l'épicier, Éric Guirado, Cinéma, France (pays), Québec (province)

Le réalisateur Éric Guirado en plein travail

Un père un peu tyran, un fils un peu manqué, la ville où l'on se fuit, la campagne où l'on se retrouve, Le Fils de l'épicier est décidément un fort joli film sur les dualités, intérieures et extérieures. Rencontre avec son créateur, le Français Éric Guirado.

Rat des villes, rat des champs. Aux oreilles de certains, Le Fils de l'épicier, qui prend l'affiche la semaine prochaine (après une première à Québec ce week-end dans le cadre des fêtes du 400e anniversaire), aura l'effet apaisant d'une fable de La Fontaine. Or il y a bien plus qu'une morale encapsulée dans cette histoire de retrouvailles douces-amères d'un jeune Parisien d'adoption avec son petit village de la Drôme, dix ans après qu'il eut claqué la porte de l'épicerie familiale, en rébellion contre son père tyrannique (Daniel Duval).

C'est donc peu de dire qu'Antoine (Nicolas Cazalé) n'a pas envie d'être là. Mais la convalescence de son père et les suppliques de sa mère (Jeanne Goupil) l'obligent à revenir prendre place derrière le comptoir du camion-épicerie, qui écume la campagne pendant que maman garde la boutique.

«Les gens pensent que j'essaie d'opposer la campagne à la ville, me confiait le réalisateur Éric Guirado lors de notre récent tête-à-tête à Paris. En fait, pas du tout. Je crois que j'ai besoin des deux et je n'oserais pas dire que l'un est mieux que l'autre. Ce sont des environnements complètement différents et complémentaires. [...] À mes yeux, Antoine n'a pas tant quitté la campagne qu'il a quitté son père.»

Solidarité

Pour adoucir l'épreuve du retour, le jeune fils prodigue débarque avec sa voisine (Clotilde Hesme), dont il est secrètement amoureux. Celle-ci l'aidera à briser la glace auprès des clients de la roulotte, des vieillards, derniers gardiens du monde rural, désertés par leur progéniture. D'une relation commerciale établie à contrecoeur, Antoine développe avec eux une relation d'aide, d'écoute, qui peu à peu le révèle à lui-même et aux autres. En embrassant la mission, il devient, comme son père, le symbole d'un mode de commerce en voie de disparition.

Or «ce n'est pas que du commerce, explique Guirado. C'est plus que ça. C'est une forme de solidarité quotidienne, très concrète, communautariste et humaniste à la fois. Les épiciers ambulants se retrouvent souvent au chevet des personnes âgées, qui souvent n'ont qu'eux pour remplir leurs garde-manger. Ils sont la dernière institution permettant à ces personnes de réaliser le choix de rester autonomes. Et à travers cette autonomie, de préserver une forme de dignité.»

Le film s'est donc construit autour de cette idée d'un épicier sur la route, sujet que Guirado a longuement étudié avant d'amorcer l'écriture. Au final: «Les gens trouvaient le scénario sympathique mais beaucoup doutaient du potentiel d'un film qui repose sur un sujet pareil, se rappelle le cinéaste. Au-delà de ça, je voulais montrer la campagne telle qu'elle est aujourd'hui. Je ne voulais pas l'inventer.»

Il a cependant choisi dans son majestueux décor rural les éléments qui convenaient le mieux à son histoire, retranchant ici les superbes champs de lavande, à proximité, qui auraient selon lui enjolivé inutilement son film, l'aurait emmené vers quelque chose qui en trahit l'esprit naturaliste. Et cela d'autant qu'Éric Guirado, qui fait un beau travail sur le son et la lumière, voulait rester attentif aux instants imprévisibles, à «la poésie d'une lumière, à l'allégorie subtile qui peut se présenter quelquefois. J'aime ce qui arrive à nous faire passer un message ultra délicatement, sans que ça soit souligné ou expliqué.»

Dans son film, le cinéaste laisse les silences parler, les sentiments planer, sans quitter des yeux son jeune héros, sombre et inquiet, pour qui il éprouve des sentiments complexes. «C'est important d'éprouver de la tendresse pour ses personnages, dit-il. En même temps, quand je m'attendris trop, je me méfie de moi-même. Je passe beaucoup de temps à essayer de mesurer mes sentiments, à les aimer, à les confronter. La tension de l'histoire va découler de ce traitement. Il y a des films qui deviennent lassants parce qu'on voit bien que le réalisateur aime trop son personnage, est trop indulgent envers lui. Je préfère, pour ma part, les mettre à rude épreuve.»

Collaborateur du Devoir


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