De lexicographie et d'identité collective - Une langue façonnée depuis les premiers jours de la colonie

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Thierry Haroun
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 mars 2008

Mots clés : dictionnaires, livre, Langue, Québec (province)

« On fait souvent le procès des québécismes. Mais c'est notre richesse historique, notre patrimoine ! »

Il est de ces chercheurs qui n'ont pas peur des mots, qui les fouillent, les décortiquent et les replacent dans leur contexte historique. C'est le cas du professeur Claude Poirier, qui donnera une conférence sur le parcours de notre lexicographie à travers les siècles. Point de vue tranchant et autres enseignements éclairants.

Détenteur d'un doctorat en études romanes de l'université des sciences humaines de Strasbourg, Claude Poirier est depuis longtemps professeur de linguistique française à l'université Laval. Rattaché à l'équipe du Trésor de la langue française depuis sa constitution, au début des années 1970, il en est devenu le directeur en 1983. Son franc-parler ne laissera sûrement pas indifférents ceux et celles qui assisteront à sa conférence d'ouverture du 4 avril, intitulée «Entre dépendance et affirmation: le parcours historique des lexicographes québécois».

Un parcours linguistique distinct

La direction que prendra cette conférence est clairement indiquée au début du document d'information qui a été transmis au Devoir. On y lit notamment ceci: «Les diverses conceptions qui ont orienté les productions lexicographiques au pays depuis l'époque du père Potier s'expliquent mieux, à notre avis, si on les met en rapport avec la perception qu'ont eue les Canadiens de leur relation avec la France. Et, pour bien cerner cette perception, il faut interroger franchement les textes et ne pas écarter les passages où s'expriment la critique, parfois même le rejet de la France. Ce n'est pas non plus adresser un reproche aux Français que de rappeler, le cas échéant, les distances qu'ils ont prises à certaines époques par rapport aux Canadiens quant à leur avenir, à leur langue et à leur culture.»

«Ces manifestations de part et d'autre, poursuit-on, indiquent que les Canadiens et les Français ont rapidement perçu qu'une identité francophone distincte s'était construite sur les bords du Saint-Laurent. Il ne s'agit pas toujours d'affirmations explicites car, d'une part, les Canadiens ont de tout temps veillé à ne pas s'en prendre ouvertement à leur patrie d'origine, et les Français, on le sait, excellent dans les formulations stylistiques propres à atténuer la sévérité des contenus. Il faut donc interroger les symboles, qui peuvent révéler des mouvements de l'opinion, scruter les énoncés linguistiques qui, outre leurs sens premiers, sont susceptibles de véhiculer des connotations significatives.»

Autrement dit, le professeur Poirier proposera à son auditoire un parcours linguistique qui sera circonscrit par deux grandes lignes de force. Dans un premier temps, il sera question de notre histoire linguistique, qui permettra de voir comment notre identité collective et notre perception de la langue ont été façonnées par la manière dont nous avons interprété notre relation avec la France, selon les époques. Par la suite, il sera démontré que le cheminement des lexicographes, marqué tantôt par des avancées, tantôt par des mouvements de repli, épouse les fluctuations de ce processus de distanciations et de rapprochements.

Bien, mais comment définit-on un lexicographe? «C'est un terme très large, répond M. Poirier, en entrevue depuis ses bureaux à l'université Laval. Ça peut être des gens qui font des glossaires ou encore des gens qui font de petits lexiques. Et puis, il y a ceux qui font des manuels correctifs, soit ceux que l'on qualifie de puristes. "Lexicographes" est un terme un peu noble pour certaines productions, mais je les ai tout de même enveloppés sous le nom de lexicographes.»

Regard historique

Reste que l'essentiel du propos et des constatations du chercheur Poirier repose sur l'axiome suivant: la lexicographie, dans tous ses versants, est intimement liée aux faits historiques du Québec, soit des débuts de la colonie à nos jours. Dans cette optique, la langue française parlée au Québec a été façonnée par ce parcours historique. «La lexicographie prend en compte les événements qui se produisent. Dès le début de la colonie, on sent que les gens, qui veulent se faire appeler des habitants et non pas des paysans, veulent prendre leurs distances avec la mère patrie. Dans ce sens, cette distance pousse la langue à épouser les valeurs propres au pays. D'autant que les gens venus ici proviennent des régions de France. Ces gens parlent un langage plus libre, plus imagé. Alors que ceux qui dirigeaient la colonie venaient de Paris et parlaient un langage plus châtié.»

Sur le plan de la langue parlée, il y a eu plusieurs époques et autres manifestations historiques depuis l'arrivée des premiers colons, décline M. Poirier tout au long de l'entretien. Il n'en demeure pas moins que, depuis la Révolution tranquille, on sent une affirmation plus manifeste de ce qu'on est par l'intermédiaire de l'expression langagière. «Il y a en effet une affirmation très forte dès les années 60. On veut que ça sonne québécois, on ne veut plus que ça sonne "étranger". On ne veut plus non plus que les gens nous reviennent d'Europe avec des dentiers mal ajustés qui parlent comme des Français! On cherche une sincérité.»

«Plus encore, continue le professeur, entre 1960 et 1980, c'est la révolte, c'est le joual, c'est le "sacrage" dans le roman. On retrouve des écritures avec des apostrophes et des prononciations populaires. En clair, on fait éclater le furoncle en faisant des grimaces aux Français et en leur disant: "Vous trouvez qu'on parle mal, eh bien vous n'avez rien vu encore, vous allez voir maintenant!"»

Envoye à maison !

M. Poirier tient aussi à dire que les québécismes font partie de ce que nous sommes. Mais, à cet égard, il se dégage aujourd'hui encore certains sentiments de culpabilité, selon lui. «On fait souvent le procès des québécismes. Mais c'est notre richesse historique, notre patrimoine! Il faut cesser de nourrir une certaine culpabilité d'avoir créé des mots et surtout de les avoir conservés. Prenons le mot "envoye" en exemple. En faisant de la recherche, je découvre que c'était un commandement du capitaine au timonier, c'est-à-dire: "Fais la manoeuvre qu'il faut et vite!" Alors, quand on dit "envoye, envoye" au quotidien, on raconte notre histoire en quelque sorte.»

Collaborateur du Devoir


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