Le Népal à l'âge de pierre

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Josée Blanchette
Édition du vendredi 28 mars 2008

Mots clés : Tourisme, Népal (pays)

Un pays taillé à la mains

Photo: Kiran Ambwani

Entre minéral et pastoral, j'ai traversé le Népal jusqu'à ce qu'il me traverse à son tour. Ce pays n'est pas un pays, c'est un horizon auquel on aspire. Un second souffle. Et se laisser prendre au jeu des cathédrales naturelles que sont les sommets himalayens, c'est se nourrir d'une spiritualité sacrificielle: exigeante pour les genoux, même sans génuflexions. Après 3000 mètres, les montagnes redonnent au regard l'espace nécessaire pour réinstaller la foi et la confiance en l'éternité.

Le Népal est en partie complexe et souffrant. Pour les chiffres: 142e sur 177 pays, selon le dernier rapport sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement. Sa spiritualité lui sauve la vie. 80 % de la population pratique l'hindouisme et la seconde religion est le bouddhisme. Oui, demain peut venir et après-demain aussi, mais pour l'instant, visons le présent, la seule certitude en dehors de la réincarnation et de l'aide humanitaire dont dépend ce petit pays de 27 millions d'habitants, coincé entre l'Himalaya et les deux géants commerciaux que sont la Chine et l'Inde.

Nul besoin d'un cours de géopolitique avancée pour comprendre que le génocide culturel du Tibet pourrait très bien se reproduire au Népal, une cible névralgique et convoitée dans la guerre de l'eau qui se livre déjà au sud et au nord de ses fleuves, nourris par la fonte des glaciers et les moussons. Le Népal possède la plus grande réserve d'eau au monde après le Brésil. Et contrairement aux paysages, on peut mettre cette richesse en bouteille. Ou la détourner...

Un sourire qui vient de loin

Loin de s'en faire avec l'avenir, les Népalais sourient facilement, bons enfants, dépouillés d'ego. Rien à voir avec ces sourires polis ou crispés dont les Occidentaux affairés se font une spécialité sous leur lotion solaire L'Oréal. Non, ce sourire authentique vient de loin et nous invite à faire la paix en nous. C'est un sourire qui vous regarde dans les yeux, sans détour, apaisant. «Namasté», disent-ils en joignant les mains. La première richesse naturelle du Népal, avant l'eau, ce sont ses habitants. «Once is not enough», dit le slogan touristique.

«Kindness is a revolution», ai-je lu sur le macaron de Deborah, la camérawoman qui nous accompagne. À grands coups de gentillesse, les Népalais nous enseignent une forme de révolution pacifique après plus d'une décennie de terreur maoïste. Entre 12 000 et 15 000 morts plus tard, ils craignent encore le retour de la violence à la veille des élections pour l'Assemblée constituante, reportées à deux reprises. Elles auront enfin lieu le 10 avril prochain. «New Nepal», entend-on souvent dans ce pays en voie de démocratisation, qui s'apprête à écrire sa première constitution.

D'ailleurs, pour se distinguer de son voisin indien, le Népal vit 15 minutes en avance dans les fuseaux horaires et en l'an 2064 au calendrier, la seule emprise sur l'avenir qu'on puisse lui concéder.

À dos d'homme

Notre trek de femmes pour le développement et la paix tient de l'utopie (j'en reparlerai) mais le réalisme est bien cruel lorsqu'on pense que des moines tibétains se font tirer dessus au même moment, de l'autre côté de la frontière.

Nous avons délaissé l'agitation et le chaos de Katmandou, repris l'avion et l'autobus pendant quatre heures. Nous abordons la sécheresse, la poussière millénaire en suspension, la jupe des montagnes qui se remonte moins facilement qu'un jupon de jeune mariée. C'est la saison des mariages, justement. Ils sont tous arrangés. La jeune fille quitte son village pour toujours et s'en va rejoindre la famille de son nouvel époux, un inconnu avec qui elle «dormira» ce soir et enfantera demain.

Douze femmes meurent chaque jour des suites de leur grossesse et de leur accouchement. Il faut dire qu'on les envoie récupérer pendant deux semaines dans l'étable avec les vaches et le nourrisson. Pas exactement une chambre des naissances au CHUM. La femme qui saigne, jugée impure pendant ses règles ou ses relevailles, n'a pas sa place dans la maison.

En femmes libres et munies de Tampax sans applicateur, nous partons pour dix jours, hors des sentiers de trek battus, à la rencontre d'autochtones -- ils forment la moitié de la population du pays -- qui n'ont jamais croisé de touristes. Encore moins des femmes «habillées en hommes», venues s'adresser aux groupes de mères de petits villages qui constituent une frange du Népal complètement isolée et négligée par les candidats aux prochaines élections.

Les hommes sont souvent absents des villages que nous traversons («escaladons» serait plus juste). Une bonne partie de la main-d'oeuvre active est partie travailler à l'étranger, dans les chantiers de construction de Dubaï, de l'Inde ou de l'Indonésie. Les expats renvoient l'argent à la maison. Quand ils ne disparaissent pas dans un accident de travail. En attendant, les femmes s'échinent au pic et à la pelle.

Les routes n'ont jamais été, les sentiers n'en sont pas. Accéder à ces villages relève d'une gymnastique et d'une logistique complexes, sportives à tout le moins. Même les mules, coûteuses, se font rares. Nous rencontrons des fermiers et leurs lourds paniers (terre, roche, fumier) accrochés au front par des sangles. L'ambulance locale se fait à dos d'homme: un panier de bambou dans lequel on place le blessé, le vieillard, la parturiente. Des jours de transport avant le prochain dispensaire...

À chaque pas, je me concentre pour ne pas perdre pied. C'est un cas de vertige ou de mort si je regarde du côté des gorges de Myagdi, à ma gauche, les plus profondes de la planète, à l'ombre du Dhaulagiri, le septième sommet au monde.

Seulement 15 % des Népalais habitent la chaîne himalayenne. Leurs conditions de vie ne sont pas sans rappeler celles de mes arrière-grands-parents en Gaspésie: les boeufs pour labourer un lopin de terre en chicane, les instruments ingrats pour carder la laine des moutons, le rouet pour la filer, le métier à tisser pour assembler, les pieds nus pour fouler et adoucir la couverture rêche. Deux jours, les pieds. Nous avons l'heure, eux, le temps...

Et les enfants, partout, omniprésents, la morve au nez comme signe d'appartenance à la tribu, pieds nus ou en petites sandales dans l'air mordant du printemps, le fond de culotte usé et crotté d'une génération de fratrie à l'autre. Heureusement, l'hiver se termine. Deuxième cause de mortalité infantile: la pneumonie. La première doit être la diarrhée ou quelque merde du genre. À moins que ce ne soit la vie qui les tue comme on écrase une mouche.

Le temps suspendu

Pour 80 % des Népalais, l'accès à l'électricité est inexistant (ils la vendent aux Indiens). Selon les castes, le kérosène et les bougies sont rationnés. Dans les montagnes, on cuisine au feu de bois et on allume des torches avec des brindilles pour s'éclairer la nuit. L'eau courante circule dans un tuyau de caoutchouc qui déverse son trop-plein glacial au hasard d'une source. On y boit, on s'y lave parfois, mais les ongles noirs et les mains terreuses en disent long. Les nôtres n'ont pas meilleure mine, d'ailleurs.

Ici, les enfants ont déjà l'air vieux alors que les vieillards, le visage raviné par les misères et le soleil, sortent tout droit d'un musée ethnographique ou du National Geographic. Je prends des photos en abondance: «Occidentals are suckers for that kind of authenticity», dis-je à Binita, la jeune Népalaise, étudiante en journalisme, dont je suis devenue le mentor. Elle dodeline de la tête avec cette façon charmante de ne jamais dire ni oui ni non. Si elle était orpheline, je l'adopterais.

***

Le temps s'est complètement arrêté. J'ai oublié le jour et l'heure et le siècle. Je sais seulement que le Népal montagnard, celui qui fait rêver les trekkeurs du monde entier, est coincé entre ses traditions, son folklore, ses religions, ses superstitions, sa soixantaine d'ethnies, son système de castes encore bien vivant même s'il est officiellement aboli.

Voilà tout son charme et toute sa douleur, sa grâce et sa fragilité, sa beauté et son bûcher. Le Népal fait partie du patrimoine vivant de l'humanité parce qu'il n'a pas encore adopté la marche du temps. Tandis qu'il grimpe, nous courons. Lui sait pourquoi, nous, non.

***

«Je n'ignorais pas que les plus sinistres et absurdes espèces de magie fleurissent au Népal. C'est du Népal que plusieurs d'entre elles se sont introduites au Tibet.»

«Par-delà les bois voisins on apercevait les premières chaînes des hautes montagnes qui séparent le Népal du Tibet et je rêvais aux plateaux solitaires que j'avais parcourus de l'autre côté de cette ligne de cimes qui s'estompaient, au loin, sur le ciel bleu.» - Alexandra David-Néel, Au coeur des Himalayas - Le Népal

***

Adoré: Le Livre des autels tibétains (Presses du Châtelet), le livre-objet le plus original que j'aie reçu depuis longtemps. Cinq petits autels portatifs (en pop-ups) vous permettent de méditer en trois dimensions partout où vous allez, accompagné de vos mantras préférés. Idéal si vous désirez prier pour l'avenir du Tibet. Om mani padme oum.

Savouré: le livre L'Odeur de l'Inde du réalisateur et écrivain Pier Paolo Pasolini. Un récit de son voyage fait en 1961 en compagnie d'Alberto Moravia et d'Elsa Morante. Délicieux, sensuel, odorant. L'Inde avant qu'elle ne se mette à vouloir ressembler à l'Occident.

Apporté: mon récit de voyage Au coeur des Himalayas - Le Népal d'Alexandra David-Néel en trek. Ce voyage fait à l'hiver 1912-13 est documenté dans le détail par celle qu'on surnommait la dame-lama, une orientaliste féministe chevronnée. J'ai eu l'impression de retrouver «son» Népal intact, inchangé, figé dans le temps. Une expérience littéraire peu commune à faire en direct.

***

En mille mots

Des intouchables (le cinquième de la population népalaise) nous préparent un repas de crêpes de millet et de fricassée de soja et orties sur feu de bois. Très nutritif, mais beaucoup de désordres digestifs pendant la nuit... Photo-reportage du Népal: www.chatelaine.com/joblo.

cherejoblo@ledevoir.com

- Josée Blanchette était porte-parole du Trek des femmes pour le développement et la paix à l'invitation du Centre d'étude et de coopération internationale (CECI, www.ceci.ca).

- La semaine prochaine: «La famille Poune: 11 trekkeuses et 25 sherpas. Quand la réalité confronte l'utopie.»


Vos réactions


en serais-je capable? - par Suzanne Mathieu (zuzannem@yahoo.ca)
Le mardi 01 avril 2008 16:00

Aux deux Julie - par Josée Blanchette
Le dimanche 30 mars 2008 19:00

Aux sommets de l'Orientalisme - par Julie Vig
Le dimanche 30 mars 2008 15:00

Regard d'une touriste sur un monde qu'elle ne comprend pas! - par Julie Bolduc
Le samedi 29 mars 2008 22:00

Bon retour Josée - par France Jolicoeur (larouquine705@hotmail.com)
Le vendredi 28 mars 2008 16:00

... - par Nicolas Comtois
Le vendredi 28 mars 2008 15:00

Bravo! - par Jacques Morissette
Le vendredi 28 mars 2008 08:00

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