Des millions de migrants retiennent leur souffle

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Lisa-Marie Gervais
Édition du jeudi 27 mars 2008

Mots clés : Union nationale africaine du Zimbabwe, John Makumbe, Robert Mugabe, Élection, Gouvernement, Zimbabwe (pays)

Après 27 ans de pouvoir au Zimbabwe, Robert Mugabe brigue un nouveau mandat

John Makumbe, professeur à l'Université du Zimbabwe à Harare. Photo: Daniel Lanteigne

Des famines récurrentes, un taux d'inflation record et une économie effondrée. Après 27 ans au pouvoir, le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, entend briguer un autre mandat aux prochaines élections générales, ce samedi. Dans leur antichambre sud-africaine, des millions de migrants zimbabwéens retiendront leur souffle. Et si cette fois c'était différent? Dernier d'une série de trois textes.

Beitbridge, Zimbabwe -- Avec ses routes de terre jonchées de déchets, ses carcasses de voitures abandonnées et ses magasins vides, Beitbridge, située tout près de la frontière sud-africaine, ressemble à une ville déserte qui vient d'être ravagée par un tsunami. Une sorte de Nouvelle-Orléans post-Katrina, en plein coeur de la savane africaine. Des enfants quêtent tout près du seul guichet automatique de la place. Plus loin, à l'ombre d'un baobab, des femmes semblent contempler le vide. «Les gens attendent la fin du monde», lance Soul pour plaisanter, un chauffeur de taxi zimbabwéen. «Tu les vois traîner dans les rues? C'est parce qu'ils n'ont pas de travail.»

Âgé d'à peine 25 ans, Soul a déjà quatre enfants, cinq avec celui qui est en route. Il fait du taxi pour subvenir aux besoins de sa famille, mais aussi pour payer les traitements dont a besoin un de ses enfants, gravement malade. Toutefois, le litre d'essence est tellement cher qu'il songe à changer de métier. Immigrer vers l'Afrique du Sud? Pourquoi pas. Pour lui, tout est la faute de Robert Mugabe, à la tête du Zimbabwe depuis 27 ans, qu'il ne se fait pas prier pour critiquer. Un foulard aux couleurs de l'Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique (ZANU-PF), le parti au pouvoir, est pourtant accroché à son rétroviseur. «C'est ma protection politique», explique-t-il. Dans ce pays où règne la corruption et la censure, mieux vaut protéger ses arrières.

Croulant sous les dettes, le Zimbabwe connaît une crise économique sans précédent. Menée dans le chaos et la violence, la réforme agraire s'est soldée par un cuisant échec qui a grandement nui aux exportations du pays et aboli 400 000 emplois dans le secteur. Plus d'une personne sur deux est sans emploi et environ 80 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté. Selon le plus récent rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), l'indice de développement humain du Zimbabwe le classe au 151e rang sur 177 pays.

Pauvre, le Zimbabwe? Mais les rues de Harare sont pleines de millionnaires, ironisait le cyber-journal indépendant Zimbabwe Today, en faisant allusion aux billets de dix millions de dollars zimbabwéens que vient récemment d'émettre la banque centrale du pays. Au taux officiel, un de ces billets vaut environ 340 $CAN, mais seulement 4 $ sur le marché noir, en raison du manque de confiance en la devise. Il permet d'acheter une miche de pain. Le taux d'inflation a atteint le sommet record de 100 000 % et ne cesse d'augmenter, réduisant à néant le pouvoir d'achat des habitants.

Un espoir de changement

Les choses pourraient bien changer aux élections de samedi. «À condition que les gens aillent voter», insiste Xolani Zitha, directeur de Crisis in Zimbabwe Coalition, un organisme de lobby politique farouchement opposé à Robert Mugabe, basé à Johannesburg. Ce ne sera pas chose facile. Une grande partie de l'opposition vit en exil forcé en Afrique du Sud ou ailleurs et beaucoup de ceux qui sont restés sont victimes d'intimidation ou ont perdu l'intérêt pour la chose politique. Cette fois, le fait que les électeurs seront appelés à voter pour quatre représentants, soit un conseiller municipal, un député, un sénateur et un président, rend le scrutin unique. Et problématique, croit Moses Mzila, député de Bulilimamangke-Nord. «Le gouvernement n'est pas préparé à une telle logistique. Mais il sait que le processus électoral va générer une certaine confusion et que ça va lui profiter», affirme ce militant de l'opposition, en tournée avec la Crisis in Zimbabwe Coalition auprès de la communauté zimbabwéenne de Johannesburg.

En plus de se mesurer à son rival de toujours, Morgan Tsvangirai, leader du Mouvement pour un changement démocratique (MDC), et à Langton Toungana, un inconnu de la scène politique, Robert Mugabe devra pour la première fois affronter un ex-membre de son propre parti, l'ancien ministre des Finances Simba Makoni. Certains analystes de l'opposition ont bon espoir que cette dissidence du nouveau candidat permettra de diviser le vote et d'empêcher Mugabe d'atteindre la majorité. Mais alors que plusieurs considèrent Simba Makoni comme «un moindre mal», d'autres se souviennent qu'il est en partie responsable du désastre économique du pays. Beaucoup de volonté ne suffira pas à redresser une économie à ce point en faillite. Et comme il y a beaucoup à faire pour remettre le pays sur les rails, on peut croire que les droits de la personne ne seront pas exactement la priorité du nouveau gouvernement.

Le directeur de Crisis in Zimbabwe Coalition se permet d'espérer. Mais il craint que, s'il perd, Robert Mugabe ne reconnaisse pas les résultats. «Ça aussi c'est une stratégie. Car en donnant l'image qu'il n'acceptera pas la défaite, beaucoup de gens n'iront pas voter parce que pour eux ce sera perdu d'avance», pense-t-il. Malgré tout, il craint la fraude dont il sait capable Robert Mugabe. «Le gouvernement a déjà dit qu'il n'allait inviter que les observateurs qu'il aura choisis», note-t-il. Plus tôt ce mois-ci, le président avait effectivement annoncé qu'il interdirait l'entrée aux observateurs des pays occidentaux mais qu'il en ferait entrer certains venus de Chine, de l'Iran et du Venezuela.

Fortune Sibanda est un jeune Zimbabwéen coordonnateur des médias pour l'ONG Khanya College de Johannesburg, qui oeuvre à la formation de la société civile. Il se souvient des élections de 2002, où il avait agi en tant qu'observateur pour le compte d'une ONG locale de surveillance électorale. «On devait surveiller le déroulement des élections et on n'était pas autorisés à s'approcher à plus de neuf mètres des urnes, soit de l'autre côté de la clôture de l'école où les gens allaient voter. Comment voulez-vous qu'on dénonce des irrégularités dans le scrutin en étant tenus à l'écart?», dit-il.

Le rôle des migrants

Rassemblés dans la grande salle de l'Église méthodiste de Johannesburg, quelques centaines de migrants zimbabwéens venus s'y réfugier s'égosillent de joie. Leurs chants de gospel louent le Seigneur mais réclament aussi la fin du régime de Robert Mugabe. Mue par cette énergie du désespoir, la masse de fidèles réagit soudainement à l'entrée en scène d'un invité de marque. Grand colosse albinos au crâne dégarni, John Makumbe est professeur à l'Université du Zimbabwe à Harare. Presque aussi connu que le président dans les milieux d'opposition, ce «preacher» politique nouveau genre est venu à Johannesburg pour fouetter les troupes.

«Peut-on tolérer un homme qui nous cause autant de souffrance? Non! Notre peuple ne mérite pas cela!», crie-t-il dans un porte-voix, sous les cris et les applaudissements de la foule. Selon lui, les irrégularités marqueront encore une fois les élections de samedi prochain. «Le ZANU-PF est maintenant divisé, mais la machine frauduleuse l'est aussi, constate-t-il, l'air sombre. Il est toutefois probable qu'aucun des candidats importants n'obtienne 50 % des voix plus une. On pourrait alors assister à un second tour de Mugabe contre Makoni ou Tsvangirai.»

Par des petits rassemblements populaires dans les quartiers de Johannesburg où vivent les Zimbabwéens, l'organisme Crisis in Zimbabwe Coalition se dévoue corps et âme pour inciter les gens à aller voter. Les membres sont convaincus que la diaspora zimbabwéenne a un grand rôle à jouer, même si certains ne sont plus sur les listes électorales et se verront interdire l'accès au pays. «Nous savons qu'ils ne pourront pas tous retourner au Zimbabwe et voter contre Mugabe. Mais tous ces gens en exil économique sont ici parce qu'ils ont souffert dans leur propre pays et qu'ils continuent de souffrir ici, reconnaît le député de l'opposition Moses Mzila. Comme ils sont en contact avec leur famille, ils ont le pouvoir de les inciter à aller voter et d'influencer leur choix.»

Assis dans sa voiture de taxi, Soul se demande s'il ira voter aux élections. «Je ne crois pas. Ça m'est interdit», dit-il. Il fait partie des Témoins de Jéhovah et il est contraire aux enseignements de ce groupe religieux de voter. «C'est parce qu'on croit qu'aucun être sur cette terre n'est plus grand que notre Être suprême à nous», explique-t-il. Une réflexion qui rendrait sans doute perplexes tous ceux qui, dans ce pays en chute libre, se sont justement demandé où était passé Dieu ces dernières années.

***

Notre journaliste a pu séjourner en Afrique du Sud grâce à une bourse de l'Agence canadienne de développement international (ACDI).


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