Qui a (encore) peur de la grippe aviaire ?

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Louise-Maude Rioux Soucy , Pauline Gravel
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 mars 2008

Mots clés : H5N1, grippe aviaire, Maladie, santé, Québec (province)

Photo: Jacques Nadeau

Il y a trois ans, le vocable H5N1 faisait trembler le monde entier. Aujourd'hui, la population sourit à l'évocation de cette souche de la grippe aviaire condamnée, pour l'heure, à faire du surplace. Pourtant, les autorités de la Santé publique s'entendent pour dire qu'une pandémie est imminente. Une onde de choc qui appelle à une préparation sans précédent, plaident Ottawa et Québec. Catastrophisme ou simple bon sens?

Les parents du centre de la petite enfance Origami, à Montréal, ne sont pas du genre à s'énerver pour un rien. N'empêche que le mois dernier, plusieurs ont relu par deux fois le journal interne qui leur est destiné. La cause de leur émoi? Les expressions «pandémie de grippe» et «maintien de services» qui, juxtaposés, n'avaient rien pour les rassurer. Suivait une longue liste de mesures alliant tout à la fois l'achat de masques protecteurs, l'arrivée de cargaisons de mouchoirs et de gels désinfectants ainsi qu'une pléthore de nouveaux interdits en perspective. L'artillerie lourde, quoi.

Ainsi donc, la menace est toujours d'actualité? Parfaitement, répond tout de go le directeur de la Santé publique du Québec, pour qui chaque minute compte. «Nul ne peut prédire le moment exact ou la force de la pandémie, mais je vous assure qu'elle va venir, et probablement plus tôt que tard. Et on ne peut pas ne pas être prêts à ce moment», fait valoir le Dr Horacio Arruda. En effet, la pandémie de grippe n'a jamais quitté l'écran radar de l'Organisation mondiale de la santé (OSM) ni ceux des ministères de la Santé de la planète.

La raison en est simple: l'histoire nous enseigne que les pandémies de grippe répondent à un cycle qui veut qu'à tous les 25 ou 35 ans, un nouveau virus réussit à prendre les humains au dépourvu. Or la dernière remonte à 1976, rappellent les experts. «La pandémie pourrait poindre cette année, mais elle pourrait tout aussi bien se produire dans cinq, dix, voire quinze ans», précise Pierre Talbot, virologue à l'INRS-Institut Armand-Frappier, qui fait l'analogie avec les tremblements de terre qui doivent frapper la Californie. «On sait qu'ils surviendront, mais on ne sait pas quand.»

Jouant de prudence, le ministère de la Santé du Québec a demandé à son réseau de créer des plans d'urgence sur mesure pour chacun de ses établissements. Toute la société québécoise a été priée de faire de même. Ainsi, le ministère de la Famille a demandé aux garderies de rédiger leur plan local. Le ministère de l'Éducation a fait de même pour tous les établissements scolaires, qui devront rendre les leurs d'ici la fin de l'année scolaire. Le ministère de l'Industrie s'est chargé des entreprises, et ainsi de suite. Le tout a été chapeauté par le ministère de la Santé, qui donne le la de cette mobilisation sans précédent dans l'histoire.

Toutefois, le déploiement d'autant d'énergie en laisse plusieurs songeurs, sinon carrément sceptiques. À tort, croit le Dr Arruda. «Il est difficile pour nous d'accepter l'idée qu'une pandémie de grippe vienne de pair avec la mort d'individus dans une société aussi avancée que la nôtre sur le plan des soins de santé, de l'alimentation et de la salubrité. [...] Mais il faut se rappeler qu'il s'agit d'une crise au cours de laquelle personne ne sera à l'abri.»

En effet, si la grippe saisonnière qui bat actuellement son plein au Québec touche chaque année entre 5 et 10 % de la population, un virus pandémique est beaucoup plus gourmand. Entre 30 et 50 % de la population pourrait y goûter, prédisent les experts. Ottawa anticipe pour sa part un scénario modéré selon lequel 35 % de la population serait affectée. Au Québec seulement, on prévoit qu'environ 2,6 millions de personnes tomberont malades. Parmi celles-là, 1,4 million devront consulter un médecin sur une période aussi courte que huit semaines. De ce nombre, 34 000 personnes devront être hospitalisées et 8500 ne pourront pas être sauvées.

Cette affluence va mobiliser d'énormes ressources additionnelles. Le ministère a donc entrepris une opération de charme auprès des jeunes retraités de la santé. Paul, jadis technicien en laboratoire, a accepté de s'inscrire à la liste des conscrits. «Si je peux aider, je vais le faire. Ma femme n'était pas très chaude à l'idée, mais nous avons convenu qu'en temps de crise, chacun devait contribuer.» Des bénévoles ont aussi été recrutés pour alimenter les points de service qu'on devra ouvrir pour traiter tous les patients infectés.

Des masques, des antiviraux et du bon sens

Cela étant, le réseau de la santé ne pourra pas supporter toute cette pression à lui seul. «Les gens s'en remettent beaucoup à l'État. Mais ils doivent comprendre qu'en temps de pandémie, seuls les plus vulnérables pourront être pris en charge», fait remarquer le Dr Arruda. D'où la publication, ces jours-ci, de plans d'urgence aux tons divers, des plus alarmistes aux plus conservateurs.

Au CPE Origami, le directeur Simon Piotte a fait le pari de la transparence. Mais il a aussi pris soin de souligner à gros traits le fait qu'il «n'y a présentement aucune pandémie dans le monde». Beaucoup d'institutions ont plutôt opté pour une approche en deux temps. Au Mouvement Desjardins, par exemple, le plan de crise est fin prêt, mais il n'a pas été publié. «On ne veut pas crier au loup, on préfère le publier en temps opportun», a expliqué la porte-parole Nathalie Genest.

Plusieurs scénarios sont développés dans ce document qui vise à permettre au Mouvement Desjardins de poursuivre ses activités le plus normalement possible tout en assurant la protection de ses employés. Aux grands maux les grands moyens: Desjardins a tout prévu, même l'abandon de certaines activités. «Une pandémie est une crise hors norme qui exige beaucoup de souplesse. Il faudra peut-être fermer certains secteurs. Nous pourrons alors nous rabattre sur le télétravail ou regrouper nos points de service», a affirmé Mme Genest.

On a aussi prévu des mesures de sécurité pour limiter la circulation dans les installations de Desjardins. Des masques et des antiviraux attendent également les travailleurs. Quant aux mouchoirs et aux gels désinfectants, ils ont déjà fait leur apparition dans les aires communes. «Il s'agit de mesures simples et efficaces qui doivent entrer dès maintenant dans les habitudes des gens», a fait valoir Mme Genest. Tout ce qu'on bâtit sur le plan de la prise de conscience en matière d'hygiène est en effet capital, et pas seulement en temps de crise, a confirmé le Dr Arruda.

Le jour où la pandémie éclatera, les gens auront le réflexe naturel de s'emmurer, et la surenchère risque de s'instaurer très rapidement, prédit-il. Mais ceux-là ne seront pas à l'abri pour autant. «Ils auront beau arriver avec un scaphandre, leurs efforts resteront vains s'ils n'arrivent pas à l'utiliser de manière adéquate. Le principe est le même pour tout ce qui a trait à la prévention de base, qu'il faut prendre le temps d'enseigner.»

Au CPE Origami, il aura suffi d'un petit test pour remettre les pendules à l'heure. Là-bas, le lavage des mains est déjà une habitude bien ancrée mais pas nécessairement maîtrisée. Les éducateurs et les enfants ont donc appliqué sur leurs mains un gel spécial simulant la présence de vilains virus. Ils se sont ensuite lavé les mains, puis les ont exposées devant une lampe à rayons ultraviolets qui a mis en évidence toutes les zones mal lavées: entre les doigts, sous les ongles, sur les poignets... Autant de refuges qui font le bonheur des microbes.

Un citoyen averti en vaut deux

Le Québécois moyen ne fait pas mieux: il rechigne encore à se laver les mains, il ne sait pas tousser de façon sécuritaire, bref, il ne maîtrise pas l'«étiquette respiratoire la plus élémentaire», estime la Direction de la santé publique. Une campagne de sensibilisation sera donc lancée sous peu pour combler cette sérieuse lacune. Des affichettes expliquant la distance sécuritaire à maintenir entre les personnes ou l'importance de tousser dans sa manche plutôt que dans ses mains sont aussi distribuées à toutes les personnes intéressées.

Le Dr Arruda croit fermement que de telles mesures, en apparence fort simples, voire simplistes, peuvent faire toute la différence. «À la maison, je n'ai pas de masques ni d'antiviraux. Mais j'enseigne à mes enfants à bien se laver les mains et à adopter une bonne étiquette respiratoire.» Ces bonnes habitudes ne serviront pas qu'en temps de crise pandémique. On en récolte déjà les fruits lors des pics grippaux saisonniers ou des pics de gastro-entérite. «Quand on a de bons comportements préventifs, on part avec une longueur d'avance. À cet égard, les leçons du Clostridium difficile et du SRAS à Toronto auront été très profitables.»

La communication jouera également un rôle capital. «Si untel dit blanc et que l'autre dit noir, ce sera la panique. C'est pourquoi il est important de déterminer les rôles de chacun maintenant et non pas au premier jour de la pandémie, où nous aurons bien d'autres chats à fouetter.» Mais même avec toutes ces précautions, ce sera ardu, prédit le Dr Arruda. «Des gens vont mourir, d'autres vont avoir à composer avec de graves complications. Tous les scénarios, même les plus optimistes, indiquent que ce ne sera pas un jardin de roses!»

Dans cette tourmente, le citoyen risque de se retrouver bien seul s'il ne fait pas partie des groupes prioritaires. D'où l'intérêt de le mobiliser maintenant. «Je ne dis pas aux gens de se construire un abri nucléaire, mais j'estime que chacun devrait avoir sa trousse d'urgence et se tenir informé», croit fermement le Dr Arruda. Mais encore faudra-t-il que les gens puissent eux aussi se faire entendre, fait remarquer le chercheur Hubert Doucet, qui dirige le Groupe de recherche en bioéthique (GREB) de l'Université de Montréal.

La gestion de la pandémie est en effet pensée par les experts alors que ce sont les citoyens qui seront sur la ligne de front, souligne M. Doucet. «On sait que les plus pauvres, les moins instruits et les plus âgés sont les moins efficaces sur le plan de l'obéissance en situation de crise. Ils se tiennent moins informés, ont du mal à saisir ce qu'on attend d'eux. Or ce sont eux qui risquent d'être les plus affectés par la pandémie.»

Souhaitant donner une voix aux citoyens, le GREB organise un atelier de dialogue qui aura lieu à Montréal les 11, 12 et 13 avril prochains. Quiconque s'intéresse aux plans de pandémie de grippe pourra s'y faire entendre, question de crever l'abcès une fois pour toutes. Voilà un travail de terrain qui risque fort de donner un avant-goût de ce qui nous attend à plus ou moins brève échéance...


Vos réactions


Bienvenue dans le club des interrogations "pandémiques"! - par Gaby Gélinas
Le vendredi 28 mars 2008 18:00

Les préparatifs pandémiques sont tout à fait légitimes - par Lyne Robichaud
Le jeudi 27 mars 2008 20:00

C'est une campagne de peur tout à fait inutile qui est pris naissance au council of foreign relation des USA - par Dominic Pageau
Le mardi 25 mars 2008 03:00

Les aînées et une pandémie - par Yvon Bureau
Le lundi 24 mars 2008 19:00

@ M. Jacques Noel - par Gilles Bousquet
Le lundi 24 mars 2008 09:00

Réplique à M. Noël - par Jamal Kazi
Le lundi 24 mars 2008 09:00

Un citoyen informé, en vaut 4! - par Gerry Pagé
Le dimanche 23 mars 2008 07:00

Bienvenue au pays de la peur... - par jacques noel
Le samedi 22 mars 2008 11:00

Catastrophisme, pour vendre des pilules et des vaccins. - par Dominic Pageau
Le samedi 22 mars 2008 03:00

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