«Projet de société» algonquin
Mots clés : communauté algonquine, Jimmy Papatie, Autochtone, Québec (province)
Les Algonquins de Kitcisakik attendent le feu vert du fédéral pour lancer leur ambitieux projet de village

À Kitcisakik, les maisons n'ont pas de toilettes ni d'électricité. Pour prendre sa douche, il faut sortir dehors et se rendre dans un bloc sanitaire maculé de graffitis par les ados du coin.
Une réalité récemment traduite dans un documentaire intitulé Sans réserve. Réalisé par Patrick Pellegrino, le film vient de gagner le prix du documentaire aux Rendez-vous du cinéma québécois et sera à l'affiche la semaine prochaine au Festival des 3 Amériques de Québec et du Festival de films sur les droits de la personne.
Quand on lui demande si le projet Wanaki est réaliste, Pellegrino se met en colère. «L'utopie, ce serait plutôt de laisser aller le dossier! À Montréal, ils ont investi 100 millions de dollars seulement dans le croisement de la 15 et de la 40, deux autoroutes!»
Une curiosité
La communauté de Kitcisakik est une véritable curiosité historique. Fermement attachée à son mode de vie nomade, elle n'a jamais accepté de s'insérer dans le système des réserves. Pendant des décennies, ses habitants ont été contraints au statut de «squatteurs» sur leur propre territoire. Et ce, sur une terre hostile avec un minimum de services et d'infrastructures. Ce qui fait dire à Patrick Pellegrino que «la seule raison pour laquelle ils ont accepté de rester là, c'est qu'ils ne voulaient rien savoir des réserves».
Voilà plus de 20 ans que le gouvernement fédéral essaie de les convaincre de déménager pour améliorer leurs conditions de vie. En 2002, la communauté a convenu que le temps était venu de passer à autre chose. On venait de passer à travers une douloureuse opération de dénonciation des abus. Les plus vieux voulaient offrir une vie meilleure aux jeunes et, surtout, construire une école qui permettrait aux petits de rester au village au lieu de s'exiler à Val-d'Or à chaque rentrée.
«On s'est demandé quel village on voulait, quel rapport il pourrait avoir avec l'environnement, raconte Jimmy Papatie. On en a discuté pendant quatre jours. Il y avait une journée pour les jeunes, une journée pour les vieux, une pour les femmes, une pour les hommes. En fait, ce qu'on a fait, c'est un projet de société. N'importe qui peut construire un village, mais nous on veut créer de la richesse, se payer des services plutôt que de dépendre du gouvernement. Dans le fond, la communauté s'est donné le droit de rêver.»
Les Algonquins de Kitcisakik souhaitent aussi participer à la gestion de la forêt, mais dans le respect de l'écosystème. Ils veulent enfin profiter de la naissance du village pour lancer des carrières en construction, en menuiserie, etc.
En somme, ils rêvent d'un village sur le modèle d'Ouje-Bougoumou, en territoire cri. Construit au début des années 1990 au coût de 75 millions de dollars, Ouje a son école, de beaux logements et même un système de chauffage à la biomasse. Là-bas aussi, la création du village visait à réunir une population qui avait perdu terres et patience. À la fin, les Cris avaient bloqué des routes pour convaincre Ottawa d'agir.
Silence politique
Dans le cas de Kitcisakik, les discussions progressent et Jimmy Papatie et son équipe ne veulent rien savoir de bloquer des routes. Le ministère des Affaires indiennes et la communauté viennent de convenir d'une formule de partage des pouvoirs qui permettrait au futur village d'être administré par les deux parties mais où les autochtones détiendraient 51 % des voix. Le gouvernement du Québec a offert une terre publique à 26 km au nord du village actuel et on a fait en sorte que le nouveau CPE soit fait de pièces détachables pour qu'on puisse éventuellement le déménager.
Mais sur le front politique, c'est le silence radio. Malgré des tentatives répétées, Le Devoir n'a jamais pu obtenir de commentaires à ce propos du cabinet du ministre des Affaires indiennes, Chuck Strahl. Impossible de savoir si le gouvernement entend passer de la parole aux actes et, si oui, quand. «Il n'y a pas de décision de prise par rapport au projet», résume la porte-parole du bureau régional du ministère, Hélène Philippe.
Le gouvernement a peur de créer un précédent, croit Henri Jacob, un conseiller de M. Papatie en aménagement du territoire. «Il y a plus de 600 communautés autochtones au Canada et, si le gouvernement crée un statut particulier pour une communauté, ça va faire boule de neige.» Ce problème ne se posait pas à Ouje-Bougoumou, qui ne relève pas de la Loi sur les Indiens mais bien de la Convention de la Baie-James.
En attendant, le scepticisme commence à gagner les esprits, explique Roch Riendeau, qui fait du travail social à Kitscisakik depuis 1992. «Il y a des jeunes qui trouvent que ça n'avance pas beaucoup. Ils ne s'informent même plus du projet quand il y a des assemblées publiques. Ils disent qu'ils vont y croire le jour où ils verront les premières maisons.»
Difficile dans ce contexte de les convaincre d'aller étudier pour être prêts à travailler à la construction du village. À Kitcisakik, les 17 ans et moins comptent pour près de 46 % de la population; les moins de 30 ans, pour 71 %. «Admettons qu'on ait le village dans trois ans, certains jeunes seront formés, mais il n'y en aura pas assez, convient M. Riendeau. Il est minuit moins cinq pour aller chercher des diplômes.»
Après avoir osé croire à une vie meilleure, les Algonquins de Kitcisakik perçoivent le statu quo comme un recul. «Ç'a pris une mobilisation communautaire incroyable pour passer à travers les dénonciations, note M. Riendeau. Les hommes sont allés en prison, ils sont revenus avec des outils. Il n'y a rien d'acquis, mais beaucoup a été accompli. Là, on est rendus à l'étape de l'éducation, du travail. Il faut mettre les gens à l'ouvrage. C'est là qu'ils sont rendus.»
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Sans réserve, de Patrick Pellegrino
Au Festival des 3 Amériques de Québec, les vendredi 28 mars et dimanche 30 mars.
Au Festival de films sur les droits de la personne de Montréal, le samedi 29 mars.
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