Des préparatifs tous azimuts
Mots clés : antiviraux, Médicament, santé, Canada (Pays)
Le Canada est un des pays les mieux préparés
Le Canada et ses provinces seraient à l'heure actuelle une des régions du monde les mieux préparées à faire face à une pandémie ou, du moins, un des endroits les plus actifs à prévoir des solutions de rechange en cas de pénurie et à instaurer des mesures préparatoires.Des antiviraux pour qui?
En février 2006, le Réseau de santé publique et le Conseil des médecins hygiénistes en chef ont déterminé que la réserve nationale canadienne d'antiviraux devait être portée à 55 millions de doses afin de pouvoir faire face à un scénario qualifié de «modéré» dans le cadre duquel 35 % de la population serait touchée. Lors des pandémies antérieures, il est en effet apparu que la moitié des personnes touchées réclamaient des soins cliniques, d'où les 55 millions de doses, qui serviront à traiter 17 % de la population.
Ces calculs prudents sont bien différents de ceux faits par la France et le Royaume-Uni, où les réserves nationales sont autrement plus garnies. Là-bas, on veut que la moitié de la population ait un accès garanti aux antiviraux, ces médicaments utilisés pour prévenir ou traiter la grippe de façon précoce.
«Chaque pays part avec des prémisses différentes. Au Canada, nous avons opté pour un scénario modéré, donc similaire à ce qui s'est passé en 1957 avec la grippe asiatique», qui avait fait deux millions de morts dans le monde, explique Jacinthe Perras, porte-parole de l'Agence de la santé publique du Canada (ASPC). Un plan modéré a l'avantage de ratisser large sans pour autant dilapider les énergies et les ressources disponibles. Par ailleurs, ce plan ne tient pas compte des réserves d'antiviraux que constituent à titre individuel certains hôpitaux et quelques grandes entreprises comme le Mouvement Desjardins.
N'empêche que pour l'instant, le plan national ne prévoit pas d'engranger des antiviraux en vue d'un usage préventif, contrairement à ce qu'ont prévu les autres pays du G7. La question est toutefois débattue en haut lieu et dans la littérature scientifique. Le Dr Karl Weiss, spécialiste des maladies infectieuses à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, souligne qu'on aurait avantage à prévoir une prophylaxie (prévention) antivirale pour le personnel de la santé en première ligne, qui constituera le fer de lance de la lutte contre une pandémie, ainsi que pour les travailleurs stratégiques, notamment ceux chargés de maintenir l'ordre social (la police et l'armée) et d'assurer les services essentiels, par exemple les techniciens d'Hydro-Québec.
«La prophylaxie n'est pas la panacée pour une pandémie mais c'est un outil supplémentaire de lutte qui permettra de limiter les dégâts, soutient le Dr Weiss. Si un foyer de pandémie débute quelque part sur la planète, les antiviraux peuvent servir sur les lieux à freiner la propagation du virus. Mais une fois que la pandémie se sera répandue à l'échelle planétaire, la valeur de cette démarche est à discuter. Il demeure toutefois important de protéger les groupes de personnes essentielles au fonctionnement de la société», dit-il.
Le scientifique Brian Ward, du Centre de recherche sur la résistance de l'hôte à l'université McGill, abonde dans ce sens. «Les antiviraux peuvent ralentir la propagation d'une éclosion du virus, mais ils n'offriront qu'une semaine de protection tout au plus en raison de la résistance que le virus développe très rapidement.» À son avis, dépenser des millions de dollars à l'achat de doses d'antiviraux pour protéger la population est carrément du gaspillage. Tant qu'un vaccin n'aura pas été mis au point, il préconise plutôt que les antiviraux soient réservés aux travailleurs en première ligne, comme le personnel soignant, afin de les encourager à continuer de se rendre au travail.
Et quand nous disposerons d'un vaccin...
En matière de vaccins, le Canada jouit d'une situation privilégiée. Il est en effet un des seuls pays à avoir négocié un contrat d'exclusivité avec un laboratoire oeuvrant sur son territoire. La firme IDBiomedical, une filiale du géant GlaxoSmithKline, s'est engagée à «fournir le nombre de doses nécessaires pour immuniser tous les Canadiens», précise Mme Perras. Ce faisant, le Canada s'assure de ne pas revivre le cauchemar de l'épidémie de 1976.
À l'époque, le pays comptait obtenir 50 % des vaccins nécessaires en vertu d'un contrat signé avec la compagnie Pasteur Mérieux, dont les laboratoires étaient situés aux États-Unis. Or, lors de cette épidémie, «le gouvernement américain et l'armée ont décrété que le vaccin avait une importance nationale et ont nationalisé tous les vaccins produits aux États-Unis», raconte le Dr Ward, soulignant qu'il est impératif de ne pas être dépendant de fabricants installés ailleurs.
Cela étant, même si le Canada a l'assurance de pouvoir obtenir toutes les doses nécessaires pour immuniser sa population, le nouveau vaccin pandémique ne sera disponible qu'en lots, et il faudra au moins six ou huit semaines pour en produire un premier lot. L'ASPC devra donc accorder priorité à «certaines couches de la population au fur et à mesure que les doses initiales seront disponibles», lit-on dans le Plan canadien de lutte contre la pandémie d'influenza.
Les travailleurs et les décideurs de la santé seront les premiers à être vaccinés. Viendront ensuite les intervenants sociaux, puis les personnes à risque élevé de complications graves, voire mortelles, à la suite de l'infection, soit les personnes âgées, les nourrissons de six à vingt-trois mois et les femmes enceintes. Le quatrième lot sera destiné aux adultes en santé, qui forment le coeur de la population active, car Ottawa juge que l'«absence simultanée d'un grand nombre de travailleurs pourrait perturber grandement la société». Les enfants de 24 mois à 18 ans formeront le dernier groupe à être immunisé en priorité.
Mais avant que ce vaccin ne soit administré à la population, il faudra en évaluer l'efficacité et l'innocuité, déterminer les voies d'administration les plus adaptées à chaque couche de la population (nourrissons, personnes âgées, etc.) et les doses minimales nécessaires à une bonne immunisation compte tenu du contexte de rationnement qui prévaudra. Il faudra aussi observer si les individus iront se faire vacciner ou s'ils demeureront terrés dans leur maison avec leur famille.
Les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et l'ASPC font actuellement appel aux chercheurs en santé publique afin de former un réseau qui, en cas de pandémie de grippe ou de flambée de SRAS, voire d'attaque bioterroriste, sera mobilisé pour conduire ces essais cliniques. «Il est très important d'avoir des protocoles avec approbation éthique complétés au préalable afin d'amorcer les essais cliniques dès qu'un vaccin candidat sortira de la chaîne de production. Nous n'aurons pas le temps de demander à des comités éthiques d'évaluer nos protocoles si 5 % de la population est en train de mourir. Il faut déjà avoir en poche les accords éthiques», ajoute le Dr Ward.
Comment faire face à la demande accrue en soins?
Une fois la pandémie déclenchée, des citoyens infectés par le virus pandémique prendront d'assaut les urgences des hôpitaux. Les unités de soins intensifs ne pourront pas accueillir tous les patients dans un état critique. Les médicaments et les équipements ne seront pas en quantités suffisantes pour répondre à la demande accrue. «Dans la rationalisation de l'utilisation des soins, appliquerons-nous la logique du premier arrivé, premier servi?, fait remarquer le Dr Ward. Devant deux individus très malades qui ont besoin d'un ventilateur, à qui le donnerons-nous? En ce moment, nous n'avons aucune donnée pour nous aider à prendre de telles décisions. On a donc lancé des recherches visant à découvrir des indicateurs de survie qui guideront les médecins dans ces situations délicates.»
On étudie donc les dossiers médicaux d'enfants, d'adolescents, d'adultes et de vieillards décédés d'une grippe carabinée au cours des huit dernières années. On note dans le tableau clinique de ces patients les caractéristiques qui pourraient expliquer leur décès en dépit des soins exceptionnels qu'ils avaient reçus. On mène aussi des enquêtes prospectives à l'aide de questionnaires à pointage dans le but de déceler les caractéristiques qui permettraient de prédire le succès du traitement.
Et comme on fera rapidement face à une pénurie de trousses de diagnostic en temps de pandémie, on s'assure dès maintenant que les techniciens de laboratoire maîtrisent bien le procédé des tests diagnostiques traditionnellement employés, qui reposent sur l'utilisation de globules rouges de dinde ou de cheval, poursuit le Dr Ward.
Tous ces préparatifs se justifient compte tenu du fait que le virus pandémique balaierait la planète en moins de trois mois et pourrait continuer à faire des ravages pendant des mois, voire une année complète, avant qu'une partie significative de la population soit enfin immunisée.
Vos réactions
Les antiviraux ne sont pas plus efficace qu'un placebo qui parle de ça? - par Dominic Pageau
Le samedi 22 mars 2008 18:00

