Disque - Bashung voit la vie en bleu... pétrole

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Sylvain Cormier
Édition du jeudi 20 mars 2008

Mots clés : Bleu pétrole, Bashung, Musique, Québec (province), France (pays)

Le quatorzième Bashung est plus clair qu'obscur, gracieuseté d'une nouvelle garde rapprochée de compositeurs et de paroliers, aux chansons si larges d'horizon qu'on voit la courbure de la planète. Et les humains tout autour. En magasin mardi prochain: parlons-en maintenant.

L'exemplaire entre mes mains est cadenassé, comme on dit. À ne pas faire circuler. Numéroté, retraçable. Malgré ces précautions de compagnie de disques ne sachant plus à quelle barrière technologique s'accrocher, les chansons courent plus vite que la rumeur sur la Grande Toile: le nouvel Alain Bashung est là, et il est bouleversant. Plus que beau, plus que rempli de fortes mélodies, plus que porteur d'un verbe éblouissant, ce disque, ce Bleu pétrole, prend au coeur.

Partout, déjà, on parle plus particulièrement d'une chanson tour-de-force, une pièce épique qui fait le tour du monde en neuf minutes, signée Gérard Manset, ange noir de la chanson française, contemporain de Bashung. Cela s'intitule Comme un Lego et ça observe la planète et ses habitants sous «la lunette d'un microscope», regard embué de larmes: «Voyez-vous ces êtres vivants? / Quelqu'un a inventé ce jeu / Terrible, cruel, captivant / Les maisons, les lacs, les continents / Comme un Lego avec du vent [...] Voyez-vous tous ces humains? Danser ensemble à se donner la main / S'embrasser dans le noir à cheveux blonds / À ne pas voir demain comme ils seront / Car si la Terre est ronde / Et qu'ils s'agrippent / Au-delà c'est le vide... »

Comme qui dirait un changement de ton. Une implication. Une certaine prépondérance de l'émotion. Une évidente volonté de lisibilité, voire de limpidité, ce qui n'est pas rien quand on a passé des années à baigner dans les métaphores luxuriantes des Boris Bergman et Jean Fauque. Une autre chanson, tout aussi poignante, qui s'intitule Résidents de la République, fait précisément son effet parce que peu de mots suffisent: «Un jour je te parlerai moins / Peut-être le jour où tu ne me parleras plus / Un jour je voguerai moins / Peut-être le jour où la terre s'entrouvrira... » Celle-là est de Gaëtan Roussel, le Gaëtan Roussel de Louise Attaque et de Tarmac. La moitié des titres sont de lui, à tout le moins en partie. D'autres chansons encore ont bénéficié de la collaboration d'Arman Méliès et de Joseph D'Anvers, jeunes gens de qualité, fleurons de la nouvelle chanson française. Avec Bashung, ils ont notamment créé la déchirante Tant de nuits, où les choses du coeur sont dites sans détour: «Mon ange je t'ai haï / Je t'ai laissé aimer / D'autres que moi / Un peu plus loin qu'ici... »

Bashung, comprend-on, souhaitait cette épuration du texte, cette prise plus directe à la terre. Délaissant Fauque, il a procédé à un véritable appel d'offres. J'ai lu quelque part sur Internet que Miossec, Dominique A, Daniel Darc étaient sur les rangs. Et recalés, tous. Bashung leur a préféré Roussel, les jeunots Méliès et D'Anvers, le vieux frère Manset (allant jusqu'à reprendre sa chanson la plus emblématique, Il voyage en solitaire) et même l'ancêtre Leonard Cohen, dont il a réquisitionné l'immortelle Suzanne. Histoire de bien marquer le coup, déduit-on: difficile de trouver chanson d'amour laissant une plus profonde «blessure étrange dans le coeur», pour citer l'adaptation de Graeme Allright.

À cette relative transparence du discours correspond un retour à une forme plus chansonnière et à des arrangements moins somptueux qu'atmosphériques: on est plus près de la manière du début des années 90. On renoue avec la cinématographie désertique de l'album Chatterton: Je t'ai manqué renvoie irrésistiblement au country-folk de J'passe pour une caravane. On reconnaît presque les riffs rock'n'roots de l'album Osez Joséphine dans Je tuerai la pianiste, Le Secret des banquises. À quelques cordes près, il ne reste rien des mouvements quasi symphoniques de L'Imprudence, l'ambitieux album précédent, paru il y a six ans. Roussel, qui a coréalisé Bleu pétrole avec Mark Plati (The Cure, Bowie), était de toute évidence l'homme de la situation: chef de file d'un folk-rock festif d'allégeance trad, il a redonné à Bashung ses racines sans lui enlever les belles guitares panoramiques de l'indispensable Marc Ribot. Le meilleur des deux mondes, quoi.

Bleu pétrole, en cela, est une sorte de road-movie à grandeur de planète, où les ambiances, enveloppantes comme des habitacles de camions, n'empêchent pas les constats, et surtout pas le constat de la souffrance. Souffrance de ceux qui s'aiment, souffrance de ceux qui n'aiment plus, souffrance de la Terre même. Bashung demeure Bashung, grand distancié du rock français, prince de l'élégance langagière, mais il y a brèche dans sa carapace, notable brèche, à la limite de la plaie béante. Et l'humanité s'engouffre dedans. Mardi, album en main, vous plongerez à votre tour.

Collaborateur du Devoir

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BLEU PÉTROLE

Alain Bashung, Barclay - Universal


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Disponibilité - par Denis Leblanc
Le vendredi 21 mars 2008 16:00

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