La mission de l'ange
Mots clés : école secondaire, Jean-Yves Sylvestre, Enseignement, Éducation, Montréal, Québec (province)
Jean-Yves Sylvestre n'hésite pas à sauter la clôture de l'école pour s'occuper de ses jeunes là où ils se trouvent

Photo: Jacques Nadeau
Le grand gaillard de plus de six pieds est à l'emploi de la Maison d'Haïti mais travaille à plein temps à JFP. Son mandat ne s'arrête cependant pas à la clôture de l'école. Il n'hésite pas à suivre les jeunes dans le métro, dans le parc, ou encore à s'aventurer dans l'école voisine pour régler un problème entre élèves. «Si on me dit qu'on a vu traîner dans le métro un jeune qui ne vient pas à l'école depuis deux ou trois semaines et dont on ne peut joindre les parents, je vais y aller, dans le métro. Pour moi, il n'y a pas de limite. Il m'est arrivé d'aller chez les jeunes et de m'asseoir dans le salon pour discuter», explique l'intervenant, qui sillonne les corridors de JFP depuis maintenant six ans.
Son rayon d'action est très large: de la jeune fille prise au dépourvu par ses premières règles aux adolescents attirés par le mirage clinquant des gangs de rue, en passant par les coupons de cafétéria glissés discrètement dans la main des élèves qui n'ont pas de quoi se nourrir convenablement ou encore aux ponts à rétablir entre des parents haïtiens et des enfants résolument québécois... «Les jeunes n'ont pas de petits ou de gros problèmes, ils ont des problèmes», explique Jean-Yves, pour qui la clé est de parler franchement et de ne pas hésiter à se donner en exemple. Avant de les aider à régler leurs problèmes, Jean-Yves arrive d'abord à se faire respecter des élèves, à établir une relation de confiance avec eux.
Directrice de JFP jusqu'à l'an dernier, Annie Lamarre ne jure que par ce type d'intervention. Tant et si bien que, lorsqu'elle a accepté le poste de direction à l'école alternative Le Vitrail, dans Hochelaga, elle a demandé d'avoir recours aux services de la Maison d'Haïti pour qu'un intervenant communautaire vienne officier dans son école, même si la communauté haïtienne n'y est pas très présente. «Cela ne correspond à aucune définition de tâche dans l'école. Le plus souvent, les jeunes ne veulent pas entrer dans le bureau du psychologue ou du psychoéducateur. Ils ont connu ce type d'intervention par le passé et estiment que cela ne leur a servi à rien. L'intervenant de la Maison d'Haïti est vu comme un accompagnateur», explique la directrice du Vitrail, qui a aussi été imitée par l'école de filles voisine, Eulalie-Durocher, qui a elle aussi embauché un intervenant communautaire. «Je n'irais jamais plus dans une école secondaire sans avoir un intervenant communautaire», lance la directrice.
L'intervenant communautaire prend parfois la relève là où la capacité d'intervention de la directrice est limitée. «Si j'apprends qu'une bagarre se prépare, je ne peux pas faire grand-chose, sauf appeler la police; c'est assez limité. [...]Mais s'il se passe quelque chose après l'école, je ne peux pas dire: je ne m'en mêle pas. Le lendemain, le problème va entrer dans l'école», observe Mme Lamarre.
Un médiateur
Jean-Yves Sylvestre agit d'une certaine façon comme une interface entre l'école et le jeune, à un âge où l'esprit rebelle est à son zénith. «Je ne suis pas le système, mais je travaille avec lui. J'aide les jeunes à manoeuvrer dans le système», explique Jean-Yves, soulignant que beaucoup de jeunes issus de communautés culturelles ne font pas confiance aux autorités, ayant parfois été l'objet de profilage racial.
Il lui arrive de devenir «la voix des élèves» auprès des enseignants, les invitant parfois à faire preuve de souplesse lorsqu'un adolescent traverse un moment difficile. «Certains enseignants me perçoivent comme celui qui protège les élèves. Mais la majorité voit que c'est un service essentiel, qu'il est important d'avoir quelqu'un qui peut s'impliquer autant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'école.»
Annie Lamarre, qui est à l'origine de l'embauche de M. Sylvestre il y a six ans, se rappelle l'arrivée de Jean-Yves à l'école: «Les jeunes se sont identifiés à lui en une fraction de seconde.» «Il joue avec eux au basket le midi, les fins de semaine. Il est disponible presque 24 heures sur 24, plusieurs élèves ont son numéro de cellulaire», poursuit Mme Lamarre.
Une telle disponibilité commence cependant à peser sur les épaules de l'ange de JFP, qui avoue être fatigué de son rôle, qui prend souvent des allures de mission.
Les Jean-Yves sont encore peu nombreux dans les écoles secondaires. Ces dernières années, les écoles primaires et secondaires de Bordeaux-Cartierville ont aussi embauché des intervenants communautaires. La tendance s'observe dans plusieurs «écoles communautaires», mais cela reste encore marginal.
«Ce n'est pas encore la mode. On dirait qu'il faut qu'il arrive quelque chose, une tuerie comme à Dawson, pour qu'on se réveille et qu'on engage des intervenants dans les écoles. Quelqu'un qui pourrait essayer de comprendre pourquoi ils sont déprimés, qui les encourage», lance l'homme dans la trentaine, convaincu que son approche sied autant à un milieu multiethnique comme Saint-Michel qu'à n'importe quelle autre école secondaire.
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