La petite chronique - Écrire en marge

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Gilles Archambault
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 mars 2008

Mots clés : Louis Calaferte, Carnets XIV, Direction, Livre, France (pays)

Les esprits légers s'ima-ginent volontiers que la littérature, ce sont les romans qu'ils lisent à tire-larigot qui l'expliquent et la comprennent. Ils ont même tendance à croire que l'importance d'un écrivain se jauge par le chiffre de ses ventes. Le pauvre auteur a l'aspect d'un marchand de tapis.

Louis Calaferte n'est certes pas du genre que ces frivoles fréquentent. Deux peut-être de ses livres peuvent attirer les indésirables, Le Septentrion et La Mécanique des femmes. Non qu'ils soient de nature à déparer une oeuvre pour le reste exempte de la même puissance d'érotisme.

Calaferte tenait au jour le jour des carnets. Direction, qui paraît aux Éditions du Promeneur chez Gallimard, concerne l'année 1992. L'auteur est de santé précaire. On le sait, il devait mourir moins de deux années plus tard.

De quoi est-il question dans ces carnets? Du plaisir et du déplaisir de vivre, bien entendu. Doué d'un mysticisme ardent, aussi croyant que profondément antireligieux, Calaferte voit la présence de la Divinité un peu partout. La nature pour commencer, les fleurs, les plantes, les animaux. Il y a aussi, toujours présente et chaleureuse, sa compagne, G., que les lecteurs des Carnets connaissent bien.

Ces lecteurs ne seront pas surpris de trouver les habituelles attaques contre un Paul Claudel qui apparaît comme un pauvre homme de lettres complaisant, ce qu'il était peut-être. Il en est autrement pour les réserves au sujet du pauvre Toulet, qui mérite mieux que les observations que Calaferte lui ménage.

Pourquoi lire ces notes? Je réponds comme si on me le reprochait. J'ai lu au fur et à mesure de la publication les Carnets. Je ne partage aucunement le mysticisme qui y est exprimé. De même la certitude d'avoir raison à tout prix de leur auteur me cause-t-elle problème. Bref, je ne suis pas sûr d'aimer Calaferte, mais je le lis avec ferveur. Quand il s'en prend à la fascination qu'exerce la littérature sud-américaine sur les esprits européens, je suis bien prêt à écouter, mais c'est pour d'autres raisons que je lis le compte rendu de ses jours.

Comme, par exemple, ces mots sur l'autorité: «Je suis du côté de l'homme bafoué, de l'homme pauvre, de l'homme oppressé. Je suis opposé à toute autorité, je suis réfractaire.» Et ceux-ci au sujet de la vulgarité: «La Vulgarité m'est offense.»

Je l'ai dit plus haut, Calaferte est croyant. Au point d'écrire: «Vivre sans foi, c'est sans avoir tenté de pénétrer le sens de la vie, ce qui équivaut à habiter une maison dont on n'aurait pas eu la curiosité de visiter les autres pièces.» Affirmation dont, j'imagine facilement, on peut douter très aisément.

Il y a aussi les vanités d'auteur, courantes dans ce genre de carnets. Pour avoir douté au plus profondément de son être, Calaferte ne cède pas moins à d'autres moments à une suffisance qui surprend. Quand il reçoit cette année-là le prix qui couronne son oeuvre, il se montre toutefois discret. Lui reprocher de l'avoir accepté, lui le pur des purs, pas question. Ne sommes-nous pas dans un domaine où la conscience seule peut juger?

Je m'en voudrais de ne pas signaler ce trait: «Explosion heureuse du rire de Virginie (quatorze ans) qui, à l'étage, s'emploie avec G. à allumer le poêle de notre chambre. Il y a dans cette joie une incomparable tonalité de jeune bonheur.»

Un livre, parmi d'autres, qui nous rappelle que le bonheur, quand il existe, trouve à se manifester à toutes les heures de la vie.

Collaborateur du Devoir

***

Direction

Carnets XIV

Louis Calaferte, L'Arpenteur, Paris, 2008, 200 pages


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