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Notre firmament étoilé a le plafond bas
Ce qui est méritoire et à célébrer au premier chef, c'est que nous ayons un système qui permette à beaucoup d'artistes de vivre correctement, très bien, ou richement dans une démographie un brin courtaude. Ce qui est discutable, mais a-t-on le choix, c'est que l'État doive alimenter la machine économique qui donne naissance à ce qui ailleurs, est un «business model» à peu près uniquement porté par le marché. Je dis à peu près, parce que ça n'est jamais tout à fait purement ça - il y a des niveaux - même aux USA.
Et ce même État alimente autant les artistes «d'art» que les artistes «industriels». Je dis ça sans mépriser ni les uns ni les autres. Il y a sûrement une taxonomie plus correcte politiquement. Cependant, on aura compris. Les artistes d'art sont axés vers une création qui s'affranchit d'emblée des demandes du marché qui d'ailleurs bien souvent, n'existe que peu ou pas dans leur spécialité. Les artistes industriels sont eux les instruments volontaires d'un marché qui fait feu tant de leur prestations artistiques que de leur personnalité. Nous sommes donc dans un système ou l'État s'est fait une échelle des valeurs artistiques selon des critères majoritairement économiques. Est-ce à dénoncer comme tel? J'en doute. Sans une vitrine éminemment populaire, notre culture n'existe pas. Chose sûre, elle ne s'amuse pas, et sans créateurs «fondamentaux», elle ne réfléchit pas. Ici aussi, tout n'est pas à trancher au couteau, bien sûr. Il n'y a pas que de l'art pur et de l'industrie dans le système. Mais, tant qu'à avoir un paysage culturel à peu près entièrement dessiné par l'État, il serait opportun de supporter les artistes dont le travail de création est d'une nécessité patente.
Ceci dit, là où on me perd irrémédiablement, c'est dans un modèle culturel où on ne consomme plus d'art mais seulement des artistes. Ça c'est, de fait, le côté platement «star» du «star-système», celui qui se passe de talent, si ce n'est la capacité de faire un minimum de sens devant les caméras une fois nippé par la styliste et briefé par l'attaché de presse. Vous pouvez très bien ne pas pouvoir souffrir l'oeuvre d'un artiste populaire, mais vous allez quand même vous faire servir l'être qu'il est en divertissement. Nous sommes passés des «Beaux Dimanches», une fenêtre sur des oeuvres, à «Tout le monde en parle», une fenêtre sur (majoritairement) des artistes. Je mentionne ces émissions parce qu'elles sont particulièrement exemplaires du fait que la métamorphose se soit produite sur une même chaîne et dans le même créneau horaire, pas pour émettre un jugement qualitatif sur «Tout le monde en parle», en tout cas pas directement.
Ainsi, notre télévision ne se peut plus de trouver des concepts-prétextes pour faire défiler la « colonie artistique » au grand complet à chaque fois. Le dosage qui induit la somnolence est très faible en ce qui me concerne. Je n'en peux plus d'entendre la confidence larmoyante, la fois où «j'ai eu l'air le plus fou», le plan de carrière, l'histoire de famille et de la famille, la recette apprise ou révélée, la vérité et les deux mensonges, l'ouverture sur le «jardin secret» (il ne l'est plus), l'opinion sur la vie, la politique, l'éducation, le Canadien, les nids-de-poule et la misère dans le monde. Je passe sur la convergence qui ajoute une couche supplémentaire de calculs au chassé-croisé des bookings. Il n'y a pas une vedette québécoise qui n'a pas étalé ses souvenirs d'enfance, montré son sous-sol en propre et au figuré, et avoué sa glycémie plusieurs fois à la télévision (et dans tous les autres médias, du reste).
Cette évacuation de l'oeuvre au profit le personnalité atteint des sommets pathologiques dans la télé-réalité, du moins dans ses versions où les participants n'ont vraiment pas beaucoup plus qu'eux-mêmes à exhiber. On assiste alors à l'exploitation ouverte d'une vanité considérable, et d'autant plus discutable qu'elle ne se fonde sur rien. Il n'y a que dans le show-biz où on peut vendre de l'air aussi cher. Si on parle de notoriété, ici elle est usurpée. Le vedettariat, tout momentané qu'il soit, devient une fin. Et c'est encore plus de personnalités, cette fois-ci faites à la demande et pour pas cher, à consommer.
Il se crée des choses magnifiques qui méritent toute la promotion possible, cela va de soi. Le danger réside dans cette machine qui fait de la saucisse avec de la saucisse et qui trouve le tour de produire assez d'énergie pour imprimer de l'argent en même temps. Tout ça nourrit du monde, mais je ne peux pas croire qu'une majorité d'artistes ne préféreraient pas créer plus et parler moins d'eux.
