Élections espagnoles - Le terrorisme fait irruption dans la campagne
Mots clés : Mariano Rajoy, José Luis Zapatero, Élection, Espagne (pays)
À 24 heures du scrutin, un attentat vient brouiller les cartes

Photo: Agence Reuters
Cet événement vient brouiller les cartes d'une campagne déjà serrée, dans laquelle les derniers sondages donnaient gagnant le candidat socialiste sortant, José Luis Zapatero, avec une légère avance. L'Espagne ne laissera pas les terroristes s'opposer à «la volonté pacifique des citoyens convoqués aux urnes», a déclaré M. Zapatero sur un ton solennel avant de s'envoler aussitôt pour le Pays basque.
Selon lui, «la destinée de l'ETA, c'est de disparaître». Cet attentat criminel a été condamné par tous les partis politiques. Le candidat du Parti populaire, Mariano Rajoy, qui avait sévèrement reproché à Zapatero d'avoir accepté de négocier avec l'ETA en 2006, a déclaré qu'il n'y avait pas d'autre solution que sa déroute. «Tout le monde sait ce que je pense», a-t-il ajouté. Hier, le Congrès espagnol s'est réuni d'urgence pour condamner l'attentat.
À 24 heures de l'ouverture des bureaux de scrutin, on se perd en conjectures à propos de l'influence que pourrait avoir cet attentat sur le vote de demain. Ironie de l'histoire, le chef du Parti socialiste a dû son élection-surprise en 2004 à l'attentat islamiste du 11 mars de la même année. Les électeurs avaient alors sanctionné le conservateur José María Aznar pour avoir tenté de récupérer l'événement à deux jours du scrutin en l'imputant faussement à l'ETA.
Hier soir à Madrid, les avis étaient partagés sur les conséquences de l'intervention des terroristes basques dans la campagne. «Tout dépendra de la façon dont les candidats réagiront», a dit José Juan Toharia, qui dirige l'institut de sondages Metroscopia. «Si aucun ne tente d'en tirer parti, comme Aznar avait essayé de le faire en 2004, l'attentat pourrait créer un effet de ralliement et accroître la participation au scrutin de dimanche. Cette forte participation favoriserait le Parti socialiste, dont les troupes sont moins disciplinées. Mais il n'est pas impossible que l'attentat favorise le Parti populaire qui, contrairement à Zapatero, a toujours refusé de négocier avec l'ETA.»
Selon la plupart des observateurs, ce sont les abstentionnistes qui devraient décider de ce scrutin. La difficulté de Zapatero consiste surtout à mobiliser ses troupes. La participation électorale espagnole atteint généralement les 75 %. Si elle devait diminuer autour de 70 %, les socialistes auraient de gros soucis à se faire, a dit M. Toharia. Aucune maison de sondages n'a prédit l'élection du Parti populaire ou d'un gouvernement socialiste majoritaire.
Le boulet des autonomies
Outre son cuisant échec sur la question basque, José Luis Zapatero doit tirer un autre boulet dans l'opinion publique. Le leadership de cet homme au visage de poupon, qu'on surnomme «Bambi» ou «Zétapé», est jugé assez faible. Mais une grande partie de l'électorat lui reproche surtout d'avoir accordé trop d'autonomie aux régions espagnoles.
À droite, le peu charismatique Mariano Rajoy accuse carrément son adversaire d'avoir trahi les intérêts de l'Espagne en négociant de nouveaux statuts d'autonomie avec les régions. Il dénonce tout particulièrement la reconnaissance de la nation catalane dans la Constitution, les transferts fiscaux et le fait que les écoles publiques de la Catalogne dispensent leur enseignement presque exclusivement en catalan de la maternelle à la fin du lycée, une réalité qui date pourtant d'une vingtaine d'années.
«L'enjeu de cette campagne, c'est la confiance dans le gouvernement», dit la chroniqueuse Pilar Cernuda, qui a soutenu les socialistes à l'époque de Felipe González pour s'en détourner sous Zapatero. «Traditionnellement, les Espagnols n'hésitent pas à confier un second mandat au chef du gouvernement. À part les événements exceptionnels de 2004, c'est la première fois qu'ils hésitent autant.» Les négociations politiques secrètes que le chef du gouvernement a entretenues avec l'ETA (jusqu'à l'attentat à l'aéroport de Madrid en décembre 2006) alors même qu'il niait officiellement tout contact avec cette organisation terroriste lui ont aliéné une partie des électeurs. L'échec sur la question basque pèse lourdement sur le bilan du chef socialiste, dit Pilar Cernuda.
Mais le Parti populaire n'est guère en meilleure forme. En début de campagne, il a dû affronter une véritable crise interne lorsque Mariano Rajoy a écarté des listes électorales le très libéral maire de Madrid, Alberto Ruiz-Gallardón, au profit de la présidente de la région, Esperanza Aguirre, classée parmi les «durs». Tous deux sont soupçonnés de convoiter sa succession si Mariano Rajoy essuie une défaite demain.
La fin d'un modèle économique
Après avoir dénoncé le laisser-faire de Zapatero devant l'immigration illégale, le candidat conservateur a longuement tenté d'exploiter les signes récents de ralentissement économique en dénonçant l'inertie du gouvernement. Mais Rajoy peut difficilement faire oublier aux Espagnols le bilan économique exceptionnel dont jouit son adversaire. Au cours des quatre dernières années, l'Espagne a été en tête de la croissance européenne. «Les signes de ralentissement économique que nous percevons depuis quelques semaines ne devraient pas trop nuire à la réélection de Zapatero, croit l'économiste Juan Carlos Martinez. Mais ils annoncent pourtant la fin d'un modèle économique.»
Pour ce professeur de la IE Business School de Madrid, la croissance future de l'Espagne ne pourra plus reposer sur le boum de la construction et sur l'immigration, comme cela a été le cas depuis une décennie. Il s'est construit plus de maisons en Espagne depuis cinq ans qu'en France, en Allemagne, en Italie et en Grande-Bretagne réunies. Ce boum a créé huit millions d'emplois en 11 ans.
Les politiciens ne s'en doutent pas, dit Martinez, mais cet âge d'or tire à sa fin. Surtout que les pays d'Europe de l'Est proposent dorénavant des salaires encore plus bas. «L'Espagne ne pourra jamais concurrencer la Pologne si elle n'accroît pas sa productivité, la flexibilité de son marché du travail et ses techniques de pointe.» Malheureusement, dit-il, les dirigeants politiques n'ont guère soulevé ces questions pendant cette campagne. «Il est très difficile de faire bouger les politiciens quand l'économie va bien.»
De nouvelles alliances
Alors que les Espagnols éliront presque à coup sûr un gouvernement minoritaire, les tractations commenceront dès dimanche soir en vue de constituer des alliances. Le parti de Zapatero ne risque pas de reconduire son alliance passée avec les indépendantistes catalans d'Izquierda Republicana. Très mal perçue par l'opinion publique, cette alliance a connu plus de bas que de hauts. Zapatero a d'ailleurs clairement laissé entendre que l'époque de la décentralisation tirait à sa fin. Il a notamment opposé cette semaine une fin de non-recevoir à la proposition du Parti nationaliste basque, le PNV, de tenir un référendum sur le droit à l'autodétermination du peuple basque. Le chef du gouvernement juge même «illégale» la tenue d'un tel référendum. Même si Zapatero dit vouloir gouverner seul, plusieurs s'attendent à ce que les socialistes renouent avec leurs alliés naturels de Convergència y Unió, le principal parti autonomiste catalan.
En cas de victoire, on ne voit pas très bien avec qui Rajoy pourrait nouer une alliance puisqu'il a mené campagne en dénonçant tous les partis nationalistes régionaux. Il a indiqué qu'il demanderait simplement aux socialistes de ne pas bloquer son investiture. En 2004, le Parti socialiste avait été élu avec seulement 16 députés d'avance sur le Parti populaire parmi les 350 que compte le Congrès. En entrevue dans le quotidien El País, Zapatero a appelé à creuser cette avance.
L'attentat d'hier n'est pas une surprise complète pour les responsables. Depuis deux semaines, les mesures de sécurité avaient été accrues et le ministre de l'Intérieur, Alfredo Pérez Rubalcaba, était convaincu que l'ETA allait «tenter de tuer avant les élections». Le secrétaire général du PSOE, José Blanco, a appelé à éviter les rassemblements et les polémiques d'ici lundi. «Il ne nous reste plus qu'à répondre aux balles en votant massivement dimanche, a-t-il déclaré. C'est ainsi que répondent les démocrates.»
Correspondant du Devoir à Paris
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une vision plus proche - par Delmas Jacme
Le samedi 08 mars 2008 07:00

