Portrait de l'artiste en aristocrate

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Stéphane Baillargeon
Édition du samedi 08 et du dimanche 09 mars 2008

Mots clés : aristocratie, star-système, créateurs, Culture, Québec (province)

Privilèges, prestige et postérité: dans nos sociétés, les créateurs occupent un sommet olympien, bien au-dessus du vulgum pecus. «Les artistes héritent d'un don à la naissance et le méritent par leur travail, résume la sociologue française Nathalie Heinich. Ils forment donc une élite acceptable en régime démocratique.»

Dans L'Âge des ténèbres de Denys Arcand, l'antihéros Jean-Marc s'évade de son enfer climatisé de fonctionnaire en s'imaginant grand écrivain, primé, célébré, adulé, avec tous les avantages liés au statut. Sa seule starification suffit à jeter la sublime Diane Kruger dans des délires orgiaques. Gloire, fortune et déesse: ainsi va donc la vie rêvée d'un roi-artiste...

«Les artistes forment une nouvelle aristocratie», lance la sociologue Nathalie Heinich, auteure de L'Élite artiste (Gallimard), portant précisément sur le thème de l'excellence et de la singularité du créateur en régime démocratique. L'ouvrage a paru en 2005, bien avant Jean-Marc et L'Âge des ténèbres. Il puise à des dizaines d'autres exemples réels, de Balzac à Breton, pour développer cette idée que l'artiste incarne un nouvel élu qui a reçu la grâce et a droit à certains privilèges.

«En France, la coupure entre l'Ancien Régime et le XIXe siècle est marquée par un changement fondamental dans les modalités d'acceptation des différences sociales», poursuit la directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) de France, en entrevue téléphonique avec Le Devoir. «On assiste alors à la délégitimation de l'excellence ancrée uniquement dans l'héritage de la noblesse et à la revalorisation du mérite gagné par le talent et le travail. À mon sens, c'est justement parce qu'il réunit ces deux grandes caractéristiques, le don et le mérite, que la mystique de l'artiste va connaître un tel succès dans nos sociétés égalitaires.»

Attentive aux longues mutations, Mme Heinich suit les transformations de la place de l'artiste dans la société française en traversant au pas de charge la période post-révolutionnaire jusqu'à nos jours, ou presque. Tout de même, elle ne croit pas à une exception française. «La France a incarné le point fort de l'avant-garde, de la bohème et de l'artiste maudit, mais une partie des phénomènes que j'observe se trouve ailleurs. L'émergence de la figure de l'artiste comme quelque chose de prestigieux et de moderne se retrouve dans pratiquement tous les pays occidentaux, et fort certainement au Canada.»

Indeed! Plus de 5000 candidats se sont présentés à la sélection des quatorze concurrents de la dernière Star Académie de TVA.

Une nouvelle caste

Pour suivre la constitution de cette nouvelle caste, la sociologue bourdieusienne utilise des données objectives (statistiques, lois, etc.) mais aussi, de manière très originale, les productions des artistes eux-mêmes, histoire de voir comment ils se perçoivent et se décrivent. Cette représentation par les créateurs de leur propre statut est décortiquée dans les journaux intimes, les lettres des peintres et des musiciens, les romans proposant des personnages artistes, la nouvelle Le Chef-d'oeuvre inconnu de Balzac.

«Le romantisme signale le moment fondateur de l'arrivée des artistes dans la fiction et de la construction d'un imaginaire de l'artiste bohème. Il y a bien sûr des antécédents, mais vers 1830 environ, la figure de l'artiste singulier, marginalisé, maudit, devient la norme.»

L'artiste incarne depuis le nouvel aristocrate de la société démocratique. Enfin, en partie, puisque, contrairement à l'ancienne, la nouvelle élite n'a ni pouvoir ni argent. Elle tire même sa légitimité de cette position marginale. «Les causes sont multiples, comme toujours, poursuit Mme Heinich. Il y a l'élévation du statut de peintre et de sculpteur depuis la Renaissance, qui gagne en importance avec l'ouverture des musées et des salons. Beaucoup de gens vont ensuite chercher à devenir artiste et créer paradoxalement une paupérisation généralisée [de la profession]. Mieux: la singularité devient une valeur, un élément positif, et la bohème devient une manière de ne pas s'intégrer à la société dont les artistes ne reconnaissent par les principes.»

Surtout, les artistes ne doivent pas leur position hors du commun à leur naissance mais à leur mérite, pas à une goutte de sang mais à des tonneaux d'efforts, comme le dit Shakespeare. «Les artistes héritent d'un don à la naissance et le méritent par leur travail, résume la sociologue française. Ils forment donc une élite acceptable en régime démocratique.»

Cette consécration du créateur, après le sacre des écrivains au XVIIIe siècle, selon la jolie formule de l'historien de la littérature Paul Bénichou, va prendre une figure emblématique, quasi prophétique, avec la figure de Van Gogh. Le génie méconnu va incarner la nouvelle sanctification de l'art, cet absolu de substitution. Mme Heinich a décortiqué finement ce cas type dans La Gloire de Van Gogh, un «essai d'anthropologie de l'admiration» (c'est le sous-titre).

Des privilèges aristocratiques

Cette faveur ultime perdure jusqu'à nous, s'amplifie par les immenses moyens de diffusion de notre temps. Mme Heinich note qu'avec les écrans, la position de l'interprète acquiert peut-être encore plus de prestige que celle du créateur. «On a le sentiment que le privilège associé au statut d'artiste ne cesse de s'accentuer. En France, le mouvement s'amplifie à partir des années 1980 avec le gouvernement socialiste qui accordait toutes sortes de subventions et a créé un énorme appel d'air. L'organisme qui gère la sécurité sociale des artistes a vu ses inscriptions tripler en trente ans.» Au Québec, le nombre de «travailleurs de la culture» a gonflé du quart entre 1991 et 2001, pour dépasser le seuil des 100 000.

La sociologue ne ménage pas ces sujets. Elle souligne que le système dit des «intermittents du spectacle», unique au monde, permet aux artistes français d'être considérés comme des salariés pour avoir droit aux indemnités de chômage. Elle note que la subvention étatique peut être accordée au prestige plutôt qu'au mérite. «L'aide financière est accordée du fait qu'on est artiste, ce qui du coup renoue avec les privilèges aristocratiques. Évidemment, cette situation n'empêche pas la grande pauvreté d'une immense majorité d'artistes. Seulement, on comprend vite pourquoi: le métier jouit d'un tel prestige qu'ils sont extrêmement nombreux à vouloir l'exercer.»

La professeure parle aussi d'une «impunité juridique relative» pour certains artistes. En France, les stars lésées par certaines publications jaunâtres peuvent court-circuiter la liberté d'expression et réclamer des dommages pour atteinte à la vie privée. Pourtant, les artistes eux-mêmes bénéficient largement de la fin de la censure et de la liberté de blâmer.

Au moins, les artistes appuient les bonnes causes, répliqueront les plus candides. La spécialiste rappelle alors que la convergence entre l'avant-gardisme esthétique et l'avant-gardisme politique ne s'observe que très rarement, chez les suprématistes et les surréalistes notamment.

«Cette convergence relève de l'imaginaire collectif et de cette nécessité de penser que les artistes marginalisés sont proches du peuple, dit finalement Nathalie Heinich, jamais à court de munitions. Dans les faits, le peuple a rarement les moyens d'apprécier les expressions avant-gardistes et déteste ce que les intellectuels de gauche apprécient en matière d'art.»

Et qui trouve grâce à ses yeux... critiques? Quels artistes? Nathalie Heinich cite Christian Boltanski et Bill Viola en arts visuels, Philip Roth en littérature et... Denys Arcand au cinéma.


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