Petite musique de chambre (d'hôpital)
Mots clés : Ceux qui restent, Anne Le Ny, Cinéma, Culture, France (pays)

Ceux qui restent
Écrit et réalisé par Anne Le Ny. Avec Vincent Lindon, Emmanuelle Devos, Yeelem Jappain, Anne Le Ny, Grégoire Oestermann, Christine Murillo. Image: Patrick Blossier. Montage: Idit Bloch. Musique: Béatrice Thiriet. France, 2007, 90 min.
***
Il existe encore dans le cinéma français (contrairement au cinéma américain, où cette pratique a disparu depuis belle lurette) des acteurs abonnés aux deuxièmes et troisièmes rôles, un peu anonymes mais à la tête reconnaissable, qui bondissent d'un film à l'autre sans qu'on les voie vraiment. Le nom d'Anne Le Ny ne vous dira peut-être rien. En l'apercevant dans Ceux qui restent, le film qu'elle a réalisé et dans lequel elle joue, tenez-vous bien, un second rôle, vous la reconnaîtrez immédiatement. Pour l'avoir vue dans Ma petite entreprise, Le Goût des autres, La Petite Lili, Mon meilleur ami et j'en passe.
Ceux qui restent s'apparente à une petite musique de chambre. Laquelle serait jouée par un quatuor dont on n'aperçoit dans l'image que deux des musiciens: Bertrand (Vincent Lindon), prof d'allemand, et Lorraine (Emmanuelle Devos), graphiste. Ils se rencontrent dans les couloirs de l'hôpital parisien où l'épouse du premier est soignée aux soins palliatifs et où le conjoint de la seconde vient d'être admis au service d'oncologie. L'un pour l'autre, ils tombent du ciel, assouvissent un brûlant besoin de parler; pourtant, le timing ne saurait être plus mauvais. La conjointe de Bertrand n'en a plus pour longtemps; pour celui de Lorraine, il est encore permis d'espérer.
Anne Le Ny apporte beaucoup de dignité dans le traitement d'un sujet délicat, voire tabou: le deuil anticipé et le réconfort par l'adultère. Seuls dans l'épreuve, Bertrand et Lorraine unissent leurs forces. On sent peser sur lui une sorte de fatalité douloureuse. Lorraine, au contraire, est encore animée par une irrépressible pulsion de vie, pulsion animale qui lui fera quasiment sacrifier le malade pour le vivant.
Film modeste, personnel, jamais complaisant, un brin «psychologisant» par moments, Ceux qui restent nous place (et c'est fort réjouissant parce que trop rare) dans une position morale inconfortable. La mort qui guette deux personnes qu'on ne verra jamais (la caméra n'entre jamais dans leur chambre) ainsi que leur trahison par leurs conjoints compromettent le happy end qui serait pour nous une délivrance. La vie, pour ceux qui restent, n'est pas simple. Anne Le Ny a l'humilité et la sagesse de le reconnaître.
Collaborateur du Devoir
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

