Musique en noir et blanc

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Odile Tremblay
Édition du mardi 04 mars 2008

Mots clés : Cinémathèque québécoise, Octuor de France, Gabriel Thibodeau, Culture, Musique, Québec (province)

Gabriel Thibodeau et l'Octuor de France revisitent trois chefs-d'oeuvre du muet à la Cinémathèque québécoise

Le compositeur Gabriel Thibodeau dirigeant l'Octuor de France pour une de ses partitions sur film muet.

Photo: Pedro Ruiz

Hier matin, à la Cinémathèque québécoise, les médias étaient conviés à un moment délicieux, célébrant les noces de la musique et du cinéma. Comme au temps du muet, mais dans une veine sophistiquée. Point de simple pianiste improvisateur: place au plein orchestre avec partition. À l'écran, le film College de James W. Horne (1927) donnant la vedette au flegmatique Buster Keaton, en intello amoureux qui tente de devenir athlète pour séduire une jeune beauté de son collège. L'Octuor de France, célèbre groupe européen de musique de chambre, interprétait la partition de Gabriel Thibodeau, pianiste, chef d'orchestre et compositeur attitré de la Cinémathèque québécoise depuis vingt ans.

Vrai festin sonore et visuel auquel participaient gaillardement violons, alto, violoncelle, contrebasse, cor, basson, clarinette, percussions et ukulélé, l'instrument de prédilection, dit-on, de Buster Keaton. Le grand acteur américain a dû se retourner dans sa tombe pour applaudir. S'ajoutaient les sifflements et les Hou! Hou! d'admiration des musiciens (pour célébrer la beauté de la demoiselle aimée du héros).

Mais, par moments, la pellicule était délavée. La copie, apparemment la seule au monde en 35 mm, devrait être restaurée bientôt par Lobster Films, la compagnie du Français Serge Bromberg, grand sauveteur de chefs-d'oeuvre cinématographiques anciens.

Cette pause musicale constituait un avant-goût des trois ciné-concerts qui seront donnés à la Cinémathèque demain, jeudi et vendredi soir, grâce à un coup de pouce du Consulat général de France à Québec. Le public est invité à ouvrir les yeux et les oreilles devant College, Poil de Carotte (1926) de Julien Duvivier (d'après le roman de Jules Renard), ainsi que six courts métrages de Max Linder réalisés entre 1910 et 1914. Tous accompagnés par l'Octuor de France sur des partitions originales de Gabriel Thibodeau, qui tient la baguette. Aucune improvisation. La musique est ficelée à la note près. De toute façon, les interprètes tournent le dos à l'écran. Ils connaissaient par coeur les coups d'archets, bien avant d'avoir vu le film.

Pour Poil de carotte, le compositeur a eu l'idée de faire incarner chaque personnage par un instrument attitré (comme dans Pierre et le Loup de Prokofiev). «Et c'est très étonnant, explique Jean-Louis Sajot, dont la clarinette suit les états d'âme du héros, Poil de carotte. Parfois, le cor dialogue avec le basson!»

Rares sont les ensembles de musique de chambre à se colleter au cinéma muet. L'Octuor de France, fondé en 1979 par Jean-Louis Sajot, interprétait Mozart, Brahms, mais aussi Antonin Reicha et Marcel Landowski, etc., sans songer à s'aventurer du côté des projections-concerts.

Tout a commencé en 1998, à Cannes. Pierre-Henri Deleau, voulait célébrer en grand le trentième anniversaire de La Quinzaine des réalisateurs, qu'il dirigeait. Il a mis en contact l'Octuor de France et Gabriel Thibodeau, qui a créé la partition de L'homme qui rit de Paul Leni (d'après le roman de Victor Hugo). Un franc succès. En 1999, l'Octuor est d'ailleurs venu accompagner le film à Montréal pour une projection-bénéfice en faveur de la Cinémathèque. L'homme qui rit, joué plus de quarante fois depuis sa création, demeure leur oeuvre fétiche.

Une collaboration était née. «Le cinéma occupe désormais le tiers de notre temps», explique Jean-Louis Sajot, directeur artistique de l'ensemble. Ils en sont à leur septième film muet. «Avec Gabriel Thibodeau, on est sûrs d'avoir des partitions inspirantes, sans redites. Il connaît les musiciens, compose pour chacun d'entre nous. Avec des performances. Des surprises.»

Que ferait-on aujourd'hui sans les nouvelles technologies? Gabriel Thibodeau explique qu'il compose ses partitions et les envoie par Internet, au fur et à mesure, à l'Octuor, qui répète à Paris. «On est en contact tous les jours.» Quand Gabriel Thibodeau traverse l'Atlantique pour diriger les opérations, les musiciens connaissent déjà la musique.

«Parfois, ça se fait vite, explique le compositeur. J'ai commencé à travailler sur College en juillet, alors que la première du film a eu lieu en octobre. Mais Poil de carotte m'a réclamé sept mois de travail.»

Il y a des bailleurs de fonds en amont de chaque projet. College est une commande du Festival DirActor's Cut du Luxembourg, Poil de Carotte, du Festival de L'Encre à L'écran de Tours. Quant aux courts métrages de Max Linder, ils ont été mis en musique à l'instigation de la National Gallery of Washington, prochaine escale de l'Octuor après Montréal.

Pour la formation musicale, ce volet cinéma muet signifie un élargissement du public traditionnel, avec un auditoire qui ne fréquentait pas leur musique de chambre.

Ils marient musique et cinéma, mais un art s'y rajoute: la littérature, car certains de ces films sont adaptés des oeuvres de grands auteurs: Victor Hugo pour L'homme qui rit, Jules Renard pour Poil de Carotte, Émile Zola pour Au bonheur des dames, ce qui les entraîne encore ailleurs.

Un jour l'Octuor s'est produit avec Poil de carotte devant 1820 enfants qui venaient d'étudier le roman de Renard à l'école et qui ont fait silence tout au long de la projection. Jean-Louis Sajot aimerait répéter ce type d'expérience devant des écoliers.

Des fruits de leur collaboration viennent de voir le jour en DVD. Au bonheur des dames et Poil de carotte de Julien Duvivier sortent en France, sous les efforts conjugués des Cahiers du cinéma, du journal Le Monde, d'Arte Video et de Lobster. Films restaurés et partition originale unis.

Déjà lancés dans un circuit planétaire, l'Octuor de France et Gabriel Thibodeau voudraient multiplier leurs performances. Ils auraient bien besoin d'un mécène pour les financer, et d'un agent pour faciliter leurs contacts. «Je voudrais instaurer, entre Paris et Montréal, la saison du cinéma muet en concert», rêve Jean-Louis Sajot. Car ce pont entre musique et cinéma traverse également les continents.


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Partition perdue - par jean-marie francoeur
Le mardi 04 mars 2008 10:00

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