L'entrevue - Hergé entre les lignes

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Sylvain Cormier
Édition du lundi 03 mars 2008

Mots clés : Philippe Goddin, Hergé, Livre, Culture, Québec (province)

Photo: Hergé Moulinsart 2008
Philippe Goddin

Que le grand Cric nous croque! Une autre biographie d'Hergé! Un ouvrage de 1003 pages, commandé pour le centenaire de la naissance en 2007, qui paraît ces jours-ci au Québec, coïncidant curieusement avec l'«autre» date: celle de la mort d'Hergé, le 3 mars 1983, il y a 25 ans tout juste. Une biographie à ajouter à celles d'Assouline, de Serres, de Peeters, pour ne nommer que les travaux d'envergure. Pourquoi une de plus? Parce que tout n'était pas dit, sapristi! Je dirais même plus: dire n'était pas tout!

Une brique. Une brique de Moulinsart. Non, pas un bloc descellé du château des frères Loiseau, racheté par Haddock avec le trésor de Rackham le Rouge. Je parle d'un livre, une biographie d'Hergé, éditée à l'enseigne de Moulinsart. La société belge Moulinsart, administrée par Nick Rodwell, actuel mari de Fanny Rodwell, née Vlamynck, légataire universelle et seconde épouse d'Hergé, né Georges Remi. Moulinsart, donc, grosse boîte montée autour de la Fondation Hergé, non seulement pour gérer le patrimoine Tintin et Cie, mais pour générer des produits qui perpétuent le mythe et font rouler le commerce. Doit-on en cela considérer la brique en question, Hergé -- Lignes de vie, nouvelle et colossale biographie signée Philippe Goddin, comme l'un de ces produits? Doit-on se méfier, a priori, d'une biographie commandée, commanditée, cautionnée par les signataires autorisés? Doit-on plonger là-dedans comme dans la grotte aux mystérieuses statues de Vol 714 pour Sydney avec la candeur de Tintin ou les réticences d'un Haddock?

«Au nom du ciel, capitaine, suivez-moi!», implore Tintin. «Au milieu de ces volatiles de malheur?!... Ah! non, ça, jamais!», réplique Haddock, avant de plonger à son tour, canardé par Allan. À la différence de nos héros, Philippe Goddin, homme doux et pragmatique, passionné de Tintin depuis l'enfance, professeur de dessin pendant 23 ans, archiviste puis secrétaire général à la Fondation Hergé dix ans durant, auteur plus que respecté de maints ouvrages sur Tintin et son créateur (dont l'essentielle Chronologie d'une oeuvre, cinq volumes parus), savait pertinemment dans quelle aventure il se lançait en acceptant la proposition de Fanny Rodwell. «Longtemps, j'ai refusé de faire ce travail, à cause de cette proximité. Et j'ai fini par accepter à cause de cette proximité. Parce que j'avais eu accès à beaucoup de documents à la Fondation. Beaucoup d'informations auxquelles les précédents biographes n'avaient pas eu accès. Et j'avais aussi beaucoup d'informations qui n'étaient nulle part ailleurs, pas même dans les archives de la Fondation Hergé. Notamment tout ce qui concerne la relation d'Hergé avec Germaine, sa première femme. J'ai eu avec elle plusieurs conversations, elle m'a prêté des documents, montré sa correspondance et, après son décès, comme j'avais de bons rapports avec le neveu, Georges Remi jr., j'ai pu étudier de plus près ces lettres, qui éclairent Hergé l'homme d'une lumière plus crue.»

Un homme parmi les hommes

Pour l'ancien professeur, le désir d'éclairer, «comprendre, ne pas juger, comme disait Simenon», est primordial. Ne pouvait demeurer lettre morte, c'est le cas de le dire, le contenu de telles sources -- non seulement la correspondance Germaine-Georges, mais les relations épistolaires très suivies qu'Hergé entretint avec des amis chers, dont Marcel Lehaye, véritable confident. Mais s'il a accepté la commande, c'est aussi parce qu'on l'a laissé travailler en paix. «Ça ne pouvait être dans mon esprit une biographie officielle, je l'ai dit dès le départ. Ainsi, je m'étais fixé moi-même certaines limites concernant les anecdotes de nature intime, et Fanny a été d'accord sur tout. Elle aussi, je crois, souhaitait que certaines choses soient dites. Il ressort par exemple de mon ouvrage qu'Hergé n'était pas du tout le type clair qu'il proposait à ses interlocuteurs, c'était un gémeaux typique, plein de qualités mais non exempt de défauts, qui hésitait beaucoup à prendre des décisions, et qui en a pris de mauvaises. Oui, il a commis des dessins antisémites. Oui, il a fait souffrir Germaine terriblement et n'a pas rendu la vie facile à Fanny non plus, surtout les premiers mois de leur relation, alors qu'il était rongé de remords. Pour moi, ce côté trouble d'Hergé n'est pas gênant: il n'était pas parfait comme Tintin, c'était un homme parmi les hommes.»

En quatrième de couverture, le texte de présentation de l'ouvrage commence par une série de questions: «Hergé était-il oui ou non le petit-fils du roi des Belges? Son enfance fut-elle si grise qu'il l'a laissé entendre? A-t-il vécu la guerre dans l'indifférence? Était-il raciste, misogyne, opportuniste? A-t-il été tenté par l'expatriation? A-t-il toujours aimé Tintin?» Et ainsi de suite. De là à subodorer le révisionnisme historique, façon Moulinsart, à l'heure de la énième controverse au sujet de Tintin au Congo, il n'y aurait qu'un pas: l'approche très ouverte de Goddin empêche de le franchir. Goddin fournit les documents, le contexte, multiplie les recoupements, suit Hergé pas à pas dans l'évolution de ses explications et tentatives de justification, et nous laisse décider. Ou plutôt, nous permet de constater que rien n'est simple. «Il est parfois de mauvaise foi, mais ce qu'on ne peut pas mettre en doute, c'est sa sincérité.»

Hergé à portée de la main

Ce constat, chez Philippe Goddin, précède de beaucoup sa carrière «tintinesque et hergéenne». C'est au début des années 70, presque trentenaire, qu'il écrit pour la première fois à l'homme tant admiré. «Enfant, je n'avais pas eu cette audace. Je lui ai écrit adulte, déjà enseignant aux arts plastiques. Il m'a répondu très rapidement. Et comme je lui avais dit que j'étais professeur de dessin, il a eu l'extrême gentillesse de m'envoyer un dessin dédicacé.» Au printemps 1979, lui dis-je, j'ai aussi eu le bonheur d'une réponse et d'un petit dessin. Aller-retour en deux semaines. «Je pense qu'il se révèle beaucoup là-dedans. On sent, du plus petit mot à la plus longue lettre, que ce n'était pas le type qui s'en fichait. Il a été très soucieux de l'autre, toute sa vie.» Goddin finira par rencontrer Hergé. «Je garde le souvenir de longues conversations, très cordiales. Je me souviens que le temps passait, que les gens de son bureau passaient le saluer en partant, et lui continuait de bavarder comme si de rien n'était. Quand il me raccompagnait à l'ascenseur, il n'y avait plus personne.»

De ses dix ans à la Fondation Hergé, il retient surtout la félicité du fan bombardé archiviste, vivant au milieu des croquis et des papiers personnels du maître. On frémit rien que d'y penser. «Très franchement, depuis que j'écris des livres sur Hergé, ma préoccupation principale, c'est de donner au lecteur la chance que j'ai eue. Si vous ouvrez l'un ou l'autre tome de ma Chronologie d'une oeuvre, il y a une qualité de reproduction, une mise en valeur du dessin, qui permettent au lecteur de presque toucher les "reliques", les originaux. C'est mon côté prof: j'ai le souci de partager ce que j'ai appris, et ça va jusqu'à donner à manipuler ce que j'ai eu le privilège de manipuler.»

En dehors des éclaircissements sur la vie personnelle d'Hergé, la biographie de Goddin témoigne aussi de ce désir: amener le lecteur sur place, jusque dans les étapes du processus de création. Synopsis laissés en plan, mille et un remaniements des albums en cours, on est littéralement à la table à dessin d'Hergé, ainsi que dans les coulisses des studios Hergé. La lecture de ces bribes de scénarios d'histoires de Tintin non abouties, tout particulièrement, fait rêver. «On rêve tous de l'album supplémentaire...» Goddin, encore et toujours fan de Tintin, continue de rêver tout éveillé. «Il n'y a pas de lassitude possible quand on approfondit l'oeuvre d'Hergé. Cet univers n'est pas étroit. Ça touche à l'enfance, à la politique, au progrès de l'homme à travers tout le XXe siècle, à l'art, au langage graphique, etc. Je ne m'ennuie jamais.»

La preuve? Sexagénaire ou pas, grand expert ou non, le biographe court encore les brocantes à la recherche d'artefacts manquants. «Je viens de racheter quelques journaux où il y a des publicités dessinées par Hergé. Elles sont dans la Chronologie, mais dénicher les journaux où elles se trouvaient, j'en suis fou de joie! Je continue. Il faut rester en première ligne.»

Collaborateur du Devoir

***

Hergé - Lignes de vie

Philippe Goddin

Moulinsart, 2007, 1003 pages


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Tintin, non merci. - par karim boujrada
Le lundi 03 mars 2008 11:00

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