L'éthique conservatrice mise à rude épreuve

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Hélène Buzzetti
Édition du vendredi 29 février 2008

Mots clés : PC, GRC, Chuck Cadman, Parti politique, Canada (Pays)

Le PC aurait tenté de soudoyer un député en phase terminale pour prendre le pouvoir

Ottawa -- L'éthique de l'équipe conservatrice à Ottawa est une fois de plus mise à rude épreuve. La Gendarmerie royale du Canada (GRC) est invitée à ouvrir une enquête sur le Parti conservateur, lequel aurait tenté de soudoyer un député en phase terminale afin de précipiter le pays en campagne électorale en mai 2005 et de donner ainsi la chance à Stephen Harper de prendre le pouvoir.

Cette bombe a éclaté hier alors que l'attaché de presse de M. Harper, Dimitri Soudas, comparaissait en comité parlementaire pour expliquer ses démarches auprès du ministère des Travaux publics en faveur d'un sympathisant conservateur; il n'a pas réussi à convaincre l'opposition que celles-ci ne constituaient pas des pressions politiques.

La révélation-choc émane d'une biographie à paraître de l'ex-député fédéral Chuck Cadman, aujourd'hui décédé. Au printemps 2005, un vote crucial sur le budget s'annonce serré et la voix de M. Cadman, ancien député conservateur devenu indépendant, déterminera si le gouvernement minoritaire de Paul Martin est renversé. Selon le journaliste Tom Zytaruk, auteur du livre Like a Rock: the Chuck Cadman Story, deux représentants du Parti conservateur se présentent au bureau d'Ottawa de M. Cadman deux jours avant le vote crucial, le 17 mai. Ils lui proposent une série d'offres moyennant son vote, dont une assurance vie d'un million de dollars. M. Cadman est alors atteint d'un grave cancer.

La veuve de M. Cadman, Dona Cadman, a confirmé cette histoire à plusieurs médias cette semaine. «Chuck était vraiment insulté. Il était fâché qu'on tente ainsi de le soudoyer.» Mme Cadman sera candidate pour le Parti conservateur aux prochaines élections dans Surrey Nord, en Colombie-Britannique. M. Cadman avait finalement voté avec les libéraux, ce qui lui avait valu une ovation à la Chambre des communes. Il est mort deux mois plus tard.

À la Chambre des communes hier, toutes les questions des députés libéraux ont porté sur ce sujet. «Le premier ministre savait que les émissaires et les agents de son parti, mandatés par lui, ont tenté d'acheter un homme à l'article de la mort, a lancé le chef Stéphane Dion. Il le savait. C'était immoral, c'était contraire à l'éthique, c'était illégal et contraire à la loi.»

Le premier ministre a démenti l'histoire, la qualifiant de «tout à fait fausse et irresponsable». Il a même cité le mort qui, le soir du vote, avait déclaré qu'il n'avait pas reçu d'autre offre des conservateurs que celle de devenir candidat au prochain scrutin. Michael Ignatieff a alors demandé au premier ministre s'il pensait que la veuve Cadman, sa future candidate, mentait.

Pourtant, M. Harper a lui-même admis en 2005 que des individus qui «représentaient légitimement le parti» avaient fait une offre de nature financière à M. Cadman. «À propos de l'offre faite à M. Cadman, avait-il dit, elle visait simplement à compenser les pertes financières qu'il encourrait advenant des élections, d'accord? C'est ma compréhension des choses. Je ne connais pas les détails. Ce que je peux vous dire, c'est que j'avais dit aux individus [faisant la démarche], parce qu'ils voulaient le faire, qu'ils perdaient leur temps. Je leur ai dit que Chuck avait pris une décision et qu'il voterait avec les libéraux.»

14 ans de prison

Le député libéral Dominic Leblanc a demandé à la GRC d'ouvrir une enquête. Le Code criminel stipule qu'une personne peut écoper de 14 ans de prison si elle donne à un député «de l'argent ou une contrepartie valable» pour la récompenser d'une chose «qu'elle fera ou s'abstiendra de faire en sa qualité officielle». La loi du Parlement du Canada prévoit quant à elle une peine d'un an de prison et une amende de 500 à 2000 $ pour un crime similaire. La GRC doit d'abord effectuer une révision des faits avant de décider d'ouvrir ou non une enquête.

Les libéraux n'ont pas manqué de rappeler que le Parti conservateur -- ou son ancêtre allianciste -- avait dans le passé promis des sommes d'argent importantes à des candidats pour qu'ils cèdent leur place à d'autres, plus prestigieux. Ce fut notamment le cas pour Ezra Levant, qui s'était incliné devant le nouveau chef, un certain Stephan Harper.

Le NPD demandera au Comité parlementaire de l'éthique, qui a maintenant terminé son étude des liens entre Karlheinz Schreiber et Brian Mulroney, de se pencher sur ce dossier.

Soudas agace

Les études sur des questions d'ordre éthique se multiplient aux divers comités parlementaires à Ottawa, privés qu'ils sont de pièces législatives de résistance. Outre celle que demande le NPD, il y a aussi celle, à laquelle s'opposent les députés conservateurs en parlant sans interruption depuis cinq mois, concernant les dépenses électorales potentiellement illégales du Parti conservateur pendant la dernière campagne électorale.

Hier, celle sur les démarches de l'attaché de presse et conseiller politique du premier ministre, Dimitri Soudas, a pris son envol. Les députés reprochent à M. Soudas d'être intervenu auprès de l'entourage du ministre des Travaux publics et ses fonctionnaires dans le but d'infléchir une décision du ministère concernant un homme d'affaires montréalais favorable au Parti conservateur.

M. Soudas a donc comparu, en compagnie de son ami et militant Léo Houssakos, de l'ex-directeur des communications du ministre Michael Fortier, Frédéric Loiselle, ainsi que de l'homme d'affaires Michael Rosenberg. M. Soudas a agacé les députés en «jouant la montre», c'est-à-dire en leur faisant presque chaque fois répéter leurs questions ou en feignant de ne pas en comprendre la portée.

On a appris que M. Soudas n'avait pas seulement convoqué M. Loiselle à son bureau au mois d'août 2006 pour savoir ce qu'il advenait du dossier Rosdev, la compagnie de M. Rosenberg avec laquelle Ottawa est en litige à propos de la gestion d'immeubles gouvernementaux. M. Soudas a aussi eu plusieurs contacts avec M. Loiselle avant la rencontre. Il a aussi téléphoné au ministre Fortier. Deux autres séances d'information avec les fonctionnaires ont été organisées par la suite.

Cette insistance de M. Soudas a-t-elle été interprétée comme de la pression politique venant du bureau du premier ministre? «Je n'ai jamais vu cela comme un dossier politique. J'ai vu cela comme un dossier commercial en tout temps», a expliqué M. Loiselle, visiblement mal à l'aise. «Je n'ai jamais compris qu'il y avait un intérêt politique à régler.» Des sources présentes à la rencontre avaient affirmé tout le contraire à Radio-Canada. M. Loiselle a quitté le gouvernement depuis.

Les députés de l'opposition ont été étonnés de la réticence des témoins à répondre. «Parfois, l'absence de réponse est une réponse en soi», a dit la libérale Raymonde Folco. Le ministre Fortier, quant à lui, a été plus direct. «Je ne sentirais jamais de pression de M. Soudas. Ben voyons: c'est moi, le ministre!»


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Le vendredi 29 février 2008 07:00

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