Le corset

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Manon Cornellier
Édition du mercredi 27 février 2008

Mots clés : Jim Flaherty, Gouvernement, Budget, Canada (Pays)

Des grenailles, des bonbons, des paillettes, le tout saupoudré de façon à éblouir le plus d'électeurs au plus bas prix possible. À première vue, le budget 2008 du ministre des Finances, Jim Flaherty, semble destiné à calmer momentanément les gourmands, mais c'est pour mieux faire avaler des changements nettement plus fondamentaux avec lesquels devront vivre les Canadiens et les futurs gouvernements.

Le document budgétaire vient confirmer le virage philosophique, sinon idéologique, imposé à l'appareil fédéral par les conservateurs lors de l'énoncé économique d'octobre dernier. Partisane d'un État réduit et peu interventionniste, l'équipe Harper a pris les moyens nécessaires pour lier les mains d'Ottawa en renonçant en octobre à d'énormes revenus. Si on prend en compte toutes les mesures fiscales et réductions de taxes et d'impôt annoncées depuis l'arrivée des conservateurs au pouvoir, on parle de plus de 20,5 milliards pour l'année financière qui s'achève, de 28,4 milliards pour 2008-09 et de 30,9 milliards pour l'année suivante. Près de 80 milliards sur trois ans, dont plus de 30 milliards en réduction de TPS.

Avec ce budget, le gouvernement a choisi d'allouer la dernière grosse marge de manoeuvre qui lui restait, son surplus de 10,2 milliards, à la réduction de la dette. Et les économies en frais d'intérêts qui seront réalisées serviront à diminuer des impôts et pas à autre chose. M. Flaherty l'avait promis l'an dernier. Il le répète cette année.

Rares sont les citoyens qui se plaignent de l'allégement de leur fardeau fiscal, mais la manière de s'y prendre et l'ampleur des réductions ont leur revers. Les conservateurs se réjouissent du fait que, grâce à leurs réductions de taxes et d'impôt, les revenus du fédéral représenteront à peine plus de 15 % du produit intérieur brut (PIB). Il s'agit, se vante le ministre des Finances, d'un plancher jamais atteint depuis le règne de l'ancien premier ministre John Diefenbaker. Bravo, mais il faudrait peut-être aussi se rappeler l'époque.

Au début des années 1960, il n'y avait pas d'assurance maladie, de régime d'assistance publique du Canada, de système de prêts aux étudiants, d'allocations familiales et combien d'autres programmes. Le financement de l'éducation postsecondaire était encore plus limité qu'aujourd'hui. L'État jouait un rôle limité et le filet social canadien commençait seulement à prendre forme.

À partir du moment où on décide que la solidarité collective se traduit par des instruments et des programmes publics, comme l'ont fait les Canadiens depuis trois décennies, il faut avoir les moyens de les financer. Même sans en créer de nouveaux ni sans s'en tenir au statu quo, il faut être capable de maintenir ceux auxquels nous tenons, peu importe les aléas de l'économie.

Or, si l'économie canadienne continue à croître, ce n'est pas tout le monde qui en profite. Le Québec le constate dans ses secteurs manufacturier et forestier. En Ontario, le secteur automobile, le moteur de l'économie locale, en arrache aussi. Un tas de facteurs expliquent cette situation, mais d'autres nuages menaçants pointent à l'horizon, reconnaît le ministre, qui a revu à la baisse ses prévisions de croissance. L'économie de notre principal partenaire commercial, les États-Unis, montre de dangereux signes d'essoufflement et on ignore encore l'effet réel que cela aura de ce côté-ci de la frontière.

La prudence aurait peut-être exigé de se prémunir contre les effets d'un possible ralentissement, de ne pas renoncer plus vite que prévu aux six milliards en revenus fournis par un seul point de TPS et de planifier un effort ponctuel pour faire le pont vers des eaux plus clémentes. M. Flaherty a plutôt choisi de consacrer toute sa marge de manoeuvre à la réduction de la dette. Tout ça pour atteindre trois ans plus tôt que prévu une cible qui titille les économistes mais ne veut rien dire pour le commun des mortels. Avoir une dette qui représente 25 % du PIB en 2011-12 au lieu de 2014-15 ne met pas beaucoup de beurre sur le pain d'un travailleur forestier âgé vivant en région et qui vient de perdre son emploi.

Le plan du gouvernement a ses points forts. Il cherche, avec l'essentiel de ses mesures fiscales, à provoquer une modernisation de l'économie canadienne et une amélioration de la productivité. En matière de dépenses, il se concentre sur ses responsabilités et évite de mettre ses gros sabots dans les plates-bandes des provinces.

Le problème est son aveuglement idéologique, qui l'amène à ignorer des besoins à court terme -- économiques, sociaux, humains -- auxquels aucune mesure fiscale ne peut répondre. Ou encore des défis -- comme la lutte contre les changements climatiques -- qui exigent des investissements importants.

L'idée fixe des conservateurs ne se limite pas à croire que les réductions d'impôt sont la solution à tous les maux, mais aussi que l'État doit en faire le moins possible. L'équipe Harper est généralement allergique à l'interventionnisme de l'État et rêve depuis longtemps de voir un Canada gouverner en accord avec ses convictions. Peu portée sur les grands énoncés politiques, elle a décidé de parler avec le vocabulaire qu'elle maîtrise le mieux, celui des chiffres. En réduisant taxes et impôts, le gouvernement Harper diminue les moyens à la disposition du fédéral et d'éventuels successeurs tentés par de nouvelles initiatives.

Stephen Harper ne s'est pourtant pas privé de dépenser, malgré l'impression contraire que le ministre Flaherty tente de créer. Cette année, les conservateurs dépenseront 24 milliards de plus que ce que prévoyait leur plan financier présenté durant la dernière campagne électorale. Ils dépasseront leurs prévisions au cours des trois prochaines années financières par une marge oscillant entre 24 et 28 milliards. Ce sont les mêmes conservateurs qui accusent les partis d'opposition de vouloir replonger le pays en déficit. En fait, ce sont eux, s'ils sont toujours au pouvoir, qui pourraient y goûter advenant un ralentissement plus accentué que prévu de l'économie, car le budget ne prévoit pas de réserves pour éventualités pour les deux prochaines années.

Pour les partis d'opposition aussi, la donne a changé. Avec moins de revenus et une opinion publique qui ne veut pas entendre parler de nouvelles taxes, il sera maintenant difficile de promettre un programme activiste sans flirter avec un déficit ou une hausse d'impôt.

On croirait assister à une reprise de ce qui s'est passé sous Mike Harris et Ernie Eves en Ontario, deux conservateurs sous lesquels M. Flaherty a servi. Lors des élections de 2003, le libéral Dalton McGuinty avait dû promettre de ne pas rehausser les impôts mais avait dû briser sa promesse une fois au pouvoir; la province était en déficit et l'état des finances publiques ne lui permettait plus de mettre en oeuvre son programme.

Le même piège guette les libéraux fédéraux et on peut comprendre leur hésitation, même s'ils ne l'avouent pas, à défaire ce gouvernement en ces temps d'incertitude économique. Qui voudrait prendre la relève les menottes aux poignets?

***

mcornellier@ledevoir.com


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