Vos réactions

La potion magique de l'IGOPP

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Louis Lapointe
Envoyé Le mardi 26 février 2008 17:00



Bonjour Mme Rioux Soucy,

L'IGOPP a encore une fois découvert une nouvelle potion magique pour les établissements publics. Des conseils d'administration dont les administrateurs sont indépendants, rémunérés et choisis par un comité de mise en candidature seraient la solution à tous nos maux. Dans cette définition même, l'indépendance porte en elle le germe de la redevance. Des administrateurs ne mordront jamais la main qui les a nourris. On n'attendra pas seulement d'eux qu'ils lisent leurs documents, ce que de toute façon la plupart font déjà, mais qu'ils joignent leurs voies à la majorité du conseil lors de décisions stratégiques.

Dans certaines villes du Québec, l'unanimité est une religion. Alors que je venais d'arriver dans une importante ville de région où j'accédais à un poste de direction d'un établissement public jouissant d'une grande autonomie, je me souviens qu'on m'ait dit qu'on me donnerait ma chance si j'appuyais les initiatives locales à l'encontre d'autres villes de cette région. À défaut, on m'enverrait les journalistes locaux et on me mettrait le micro et la caméra sous le nez pour que je m'explique directement à la population. Le genre de ville où on vous menace de vous enduire de goudron avant de rouler dans les plumes. Pour l'indépendance, on repassera.

Dans une expérience plus récente, j'ai eu l'occasion de siéger à titre de directeur sur un conseil avec jetons de présence au sein d'une corporation professionnelle où les membres étaient tous nommés à la suite de la recommandation d'un comité de candidature pour me rendre compte assez rapidement que c'est celui qui recommande qui mène.

L'IGOPP a également découvert les vertus des établissements publics jouissant d'une grande autonomie. Le cas de l'UQAM ne doit pas être rapporté dans les références de cette «sérieuse étude». J'ai siégé pendant quelques années comme observateur avec droit de parole au CA d'une université. Les « noms » prestigieux qui y siègent avec des pedigrees longs comme le bras sont souvent là pour entériner les décisions déjà prises par la direction.

Siégeant actuellement au Conseil d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux depuis 9 ans où j'ai été vice-président jusqu'à tout récemment, je me demande comment on peut sérieusement envisager de rendre compte de notre administration directement au public alors que l'argent vient du ministère. Qu'on ne se trompe pas, les rapports annuels c'est pour la galerie, le bottom line c'est le ministère et je ne vois pas comment objectivement ça pourrait être autrement dans un réseau public entièrement supporté par des subsides de l'État, c'est une simple question de saine gestion. On rend compte à celui qui paye. Pour faire un parallèle avec les universités, c'est justement parce qu'elles ne rendent pas compte de leur gestion à l'État que le cataclysme de l'UQAM est arrivé!

À mon avis, le problème du réseau de la santé et des services sociaux est le même qui afflige celui de l'éducation avec l'illusion de sa double centralisation, ministère/ agences et ministère/commissions scolaires. Les décisions des agences sont toujours tributaires de celles du ministère. Ou on les abolit, ou on leur donne un vrai pouvoir décentralisé. Actuellement le développement ne se fait pas dans plusieurs établissements du réseau parce que le ministère tient les cordons de la bourse trop serrés et bloque toute réelle décentralisation vers les établissements en refusant de mettre l'argent sur la table. S'il n'y a pas une véritable décentralisation du pouvoir de dépenser vers les agences, il n'y aura tout simplement aucun pouvoir à transmettre aux CA des établissements. C'est une simple question de logique. On ne peut pas transmettre ce qu'on n'a pas !

Déjà les directions d'établissements n'ont presque plus de pouvoirs et les agences sont toujours en attente d'enveloppes budgétaires du ministère qui ne viennent pas. Si en plus on rend théoriquement les administrateurs encore plus redevables en leur donnant uniquement un pseudo pouvoir sans l'argent qui va avec, on va les rendre responsables face au public de la mauvaise gestion du ministère. À ce compte, conservez vos jetons, je démissionne demain !

Mais de tous les cas de figure d'administrateurs rémunérés et indépendants, le plus beau cas de bêtise consommé vient justement du privé. Malgré leurs grandes compétences et le fait qu'ils étaient tous rémunérés, les administrateurs de Nortel se sont laissés endormir par le bureau de direction qui leur a proposé un nouveau mode de comptabilité qu'ils se sont empressés d'approuver même si personne ne le connaissait, parmi eux, madame Guylaine Saucier, fellow de l'ordre des comptables agréés du Québec, alors présidente du conseil de la SRC. Résultat : des pertes de 400 milliards de dollars pour les actionnaires si bien représentés par des administrateurs qui brillaient tous par leur grande compétence et leur grande indépendance.

Je termine par cette citation de J.K.Galbraith au sujet de la rémunération des administrateurs et que j'affectionne beaucoup:

" Alors que le capitalisme a cédé la place au système du " management plus bureaucratie ", on monte de toutes pièces un simulacre de puissance pour les propriétaires. C'est de l'escroquerie. Ce mensonge s'accompagne de tout un cérémonial : un conseil d'administration choisi par les directeurs et qui leur est entièrement dévoué, mais que l'on considère comme le porte-parole des actionnaires. Les hommes qui le composent, avec la présence nécessaire d'une ou deux femmes, n'ont besoin que d'une connaissance superficielle de l'entreprise. À de rares exceptions près, on peut compter sur eux pour acquiescer. On donne à ces administrateurs un jeton de présence et un peu à manger, et les directeurs les informent régulièrement des décisions qu'ils ont prises ou de ce que chacun sait déjà. On postule que le conseil d'administration approuvera tout, y compris les rémunérations fixées par eux-mêmes. J.K.Galbraith, p.44. Les mensonges de l'économie, 2004, Grasset "

Louis Lapointe
Brossard

Haut de la page

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com