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Libre opinion - Contre l'abandon de l'îlot des Palais

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Réginald Auger, Allison Bain, Marcel Moussette et James Woollett, Professeurs d'archéologie au département d'histoire de l'Université Laval

Édition du lundi 25 février 2008

Mots clés : Palais de l'intendant, site archéologique, Québec (province)

Lettre au maire de Québec, Régis Labeaume

C'est avec une certaine appréhension mêlée d'inquiétude que nous avons appris l'abandon «temporaire» des travaux à l'îlot des Palais, sur lequel se trouve le site archéologique du Palais de l'intendant. Les raisons invoquées sont les retards déjà accumulés des travaux -- un aspect déjà prévu par l'administration précédente -- et le risque de dépassement des coûts estimés.

Bien qu'indirectement en rapport avec nos compétences d'archéologues professionnels, ces aspects, relevant surtout de la gestion de projet, de l'ingénierie et de l'architecture, sont quand même reliés à l'objectif principal de l'intervention archéologique sur ce site qui est d'acquérir des connaissances sur la formation de ce site dans le but de fournir un contenu historique pour la réalisation de cette institution muséale en chantier.

En effet, ce n'est pas par hasard que le site du Palais de l'intendant en est venu à acquérir l'importance que l'administration d'Andrée Boucher lui a accordée avec ce projet de musée «entre histoire et modernité» qui constituait, faut-il le rappeler, «le legs majeur de la ville de Québec» pour son 400e anniversaire.

Des vestiges qui parlent

Cette décision s'appuie sur les résultats de recherches menées, avec la collaboration de chercheurs d'autres disciplines, par les archéologues de l'Université Laval et de la Ville de Québec au cours de dix-sept campagnes de fouilles qui ont mis en évidence l'extraordinaire importance archéologique de l'îlot des Palais. Il s'est avéré que les vestiges matériels mis au jour nous parlent non seulement de l'histoire de la ville proprement dite -- le lieu de pouvoir, son urbanisation, les grands événements qui l'ont marquée, son industrialisation, etc. -- mais aussi y présentent des aspects qui débordent les frontières de l'archéologie, comme l'invasion américaine de 1775, les contacts avec les Amérindiens, ou encore le commerce des fourrures à l'intérieur du continent au Régime français.

Il n'est donc pas surprenant que, dans sa Politique du patrimoine, un document longuement mûri et lancé aussi récemment que le 24 janvier 2008, la Ville attribue une place de choix à l'îlot des Palais en l'incluant dans une liste de sites aussi prestigieux que l'Habitation de Champlain, le Château Saint-Louis et le site Cartier-Roberval, des «vestiges archéologiques d'intérêt majeur» et «un patrimoine unique».

Un abandon inquiétant

Vous comprendrez que le contenu de ce document, lancé officiellement une semaine après votre annonce aux médias de la fermeture du chantier et de la révélation par Le Soleil de l'incertitude que vous entreteniez quant à l'avenir de ce projet, nous a quelque peu surpris. Plus surprenante pour nous, en tant qu'archéologues, a été la désinvolture avec laquelle on a procédé à cet abandon «temporaire du site» en plein hiver, à un moment où les effets des éléments et des conditions climatiques atteignent leur point culminant.

En effet, l'examen visuel nous a permis de constater que plusieurs des maçonneries anciennes sont demeurées exposées sans protection et nous savons par ailleurs que, au moment de la fermeture du chantier, la seule disposition prise a été de recouvrir certaines maçonneries avec du géotextile. Une mesure bien insuffisante, puisque le géotextile n'étant pas imperméable, il laisse filtrer l'eau dans les mortiers et les fissures des pierres, pouvant alors provoquer leur éclatement sous l'action du gel.

À notre avis, avec les quelques redoux que nous avons connus cet hiver, ce processus est déjà enclenché et il s'aggravera au printemps, surtout que les maçonneries en question étaient enfouies depuis quelques siècles et que le choc de leur mise au jour les a rendues encore plus sensibles à cette action du gel-dégel. Il ne s'agit pas ici de simples vieilles fondations dont on ne veut plus, mais d'éléments architecturaux à valeur patrimoniale dont la conservation a été décidée par des experts en fonction de la mise en valeur du site.

Enjeu patrimonial

Il faut bien comprendre que le chantier de l'îlot des Palais n'est pas qu'un chantier de construction, mais aussi un projet de nature patrimoniale dont les éléments matériels possèdent une valeur pour la collectivité, en l'occurrence les citoyens de la ville de Québec. En s'engageant dans ce projet, la Ville, reconnue comme un leader dans l'Organisation des villes du patrimoine mondial de l'UNESCO, avait et a encore l'obligation de veiller à la bonne conservation des éléments patrimoniaux mis au jour sur son territoire.

Cela implique que la décision d'excaver des vestiges culturels anciens ne doit pas être prise à la légère. Le projet de mise en valeur avancé par la Ville a amené les archéologues à effectuer des interventions sur certains secteurs du site qui n'auraient pas été fouillés en temps normal et qui auraient été conservés pour les générations futures afin qu'elles puissent y intervenir avec des méthodes et techniques encore plus poussées que celles que nous utilisons maintenant.

De plus, la construction des fondations du nouvel édifice a exigé le déplacement temporaire -- par exemple, celui de la voie pavée de la rue Saint-Vallier qui date de 1750 -- et la disparition de certains éléments architecturaux anciens. Ces actions sur le site, si le projet en vient à être abandonné ou si les vestiges sont endommagés de façon irréparable, vont y laisser une plaie béante, non nécessaire, un témoin navrant d'une gestion déficiente de notre patrimoine enfoui.

Statut unique

En plus de l'importance historique de ce site, nous voulons aussi signaler, sur le plan urbanistique, la signification de ce lieu qui fait le lien entre les quartiers revitalisés de la basse-ville et les secteurs du Vieux-Port et de Place-Royale. Au même titre que le musée de Pointe-à-Callière à Montréal, une mise en valeur imaginative -- dont certains éléments très intéressants ont d'ailleurs déjà été formulés -- ne manquerait pas d'y amener les citoyens curieux de leur histoire et les visiteurs étrangers intéressés au rôle qu'a joué Québec dans l'établissement de la présence française en Amérique du Nord.

Cela dit, nous nous attendons à ce que les autorités municipales nous exposent clairement et le plus tôt possible leur position quant à l'avenir de ce site et du projet qu'on y a lancé: lui conservera-t-on son statut de patrimoine unique tel que cela est exprimé dans la Politique du patrimoine? Continuera-t-on à le considérer comme un legs majeur de la Ville à ses citoyens et y poursuivra-t-on le projet de mise en valeur déjà commencé? Et s'engagera-t-on à y intervenir avec toute la rigueur exigée d'une ville reconnue comme patrimoine mondial?


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