Le libre-échange Canada-Europe - Charest l'Européen
Mots clés : Jean Charest, Gouvernement, Libre-échange, Union européenne (UE), Canada (Pays)
Le premier ministre exhorte les partis fédéraux à s'engager

Photo: Jacques Nadeau
La semaine dernière, lorsqu'il s'est rendu en France pour assister à la remise d'un prix au magnat Paul Desmarais à l'Élysée, il a pu s'entretenir pendant 45 bonnes minutes avec Nicolas Sarkozy. Un des sujets abordés: le libre-échange Canada-Europe. Jeudi matin, «bonne nouvelle», raconte-t-il: on lui a confirmé que Stephen Harper et le chef du gouvernement slovène s'étaient parlé la veille. «J'ai demandé à Harper de s'entretenir avec la Slovénie», qui occupe la présidence de l'Union européenne en ce moment. «Il faut qu'elle inscrive dès maintenant le sujet [du libre-échange Canada-Europe] à l'ordre du jour pour éviter que les Français soient les seuls à le porter [l']automne [prochain].»
En janvier dernier à Vancouver, raconte-t-il, il a «mobilisé les membres du Conseil de la fédération» et obtenu un paragraphe dans le communiqué final. L'idée est évidemment inscrite au cahier du participant du prochain congrès du PLQ, qui aura lieu dans deux semaines. Les militants adopteront une résolution pour encourager «le gouvernement du Parti libéral du Québec à maintenir le cap et à conclure des ententes de libre-échange et de mobilité de la main-d'oeuvre avec nos partenaires canadiens et européens». De plus, le Québec et la France négocient actuellement un accord de reconnaissance des acquis et des compétences qui n'est pas sans lien avec le projet de libre-échange, «mais les deux ne sont pas dépendants l'un de l'autre», précise-t-il.
«Alignement de planètes»
Le temps presse, croit Jean Charest. 2008 offre «un alignement de planètes exceptionnel: c'est le 400e anniversaire de Québec, la première visite du président Sarkozy au Québec et au Canada comme président de la république française. Il sera président de l'Union à partir du 1er juillet. Donc, il a une occasion historique de lancer les négociations entre le Canada et l'Union européenne», soutient-il.
En juin 2007, lors du dernier sommet Canada-UE, Ottawa a accepté de collaborer avec l'Europe «à une étude dont le but sera d'examiner et d'évaluer les avantages et les coûts d'un partenariat économique plus étroit». Québec participe au comité directeur canadien, créé en août dernier. Un premier jet de l'étude doit être soumis aux gouvernements soumissionnaires fin avril ou début mai.
Jean Charest se dit confiant que le «lancement effectif des négos» se fera avant la fin de 2008. «Mon objectif, c'est que le président Sarkozy et le premier ministre Harper disent "go" au mois d'octobre», au sommet Canada-UE, affirme Jean Charest. Et ce sommet pourrait bien avoir lieu à Montréal, insiste le premier ministre: «L'itinéraire de la visite du président Sarkozy n'est pas encore arrêté. La tradition veut qu'il fasse un arrêt à Ottawa avant d'aller à Québec, mais dans le contexte du 400e, je ne sais pas s'il fera un arrêt à Ottawa. On sait qu'il passera par Montréal, cependant. Ce serait probablement le meilleur endroit pour faire le sommet du Canada et de l'UE.»
Vieille idée?
Jean Charest n'est certainement pas le premier politicien canadien à faire la promotion de relations économiques plus étroites avec l'Europe. En 1976, Pierre Elliott Trudeau plaidait pour que le Canada diversifie ses débouchés et parlait de la relation avec l'Europe comme d'une «troisième voie». Trente ans plus tard, Jean Chrétien, devenu premier ministre, s'est prononcé en faveur du libre-échange entre l'ALENA et l'Union européenne. En 2002, ce fut le début des négociations de l'Accord de renforcement du commerce et de l'investissement entre le Canada et l'UE (ARCI). On acceptait d'y discuter de tout, sauf des tarifs. L'affaire a fait long feu et les discussions ont cessé en 2006 après avoir très peu progressé. Au Canada, on craignait de dupliquer dans le bilatéral ce qui se faisait à l'Organisation mondiale du commerce au cycle de Doha.
C'est justement en 2006, lorsque le cycle de négociations de l'OMC de Doha s'est essoufflé et que l'Europe a annoncé qu'elle souhaitait lancer des négociations bilatérales avec les pays émergents, que Jean Charest a été convaincu que le Québec et le Canada devaient saisir l'occasion et tenter, «comme le président [mexicain] Zedillo l'a fait», de conclure un accord avec l'Europe.
«C'est dans l'intérêt du Québec», souligne Jean Charest. L'importance relative du commerce avec l'UE est environ «deux fois plus élevée dans le cas du Québec», estime d'ailleurs Patrick Leblond, professeur aux HEC et spécialisé en ces matières. Le Québec est la province canadienne qui a le plus d'échanges commerciaux avec l'Europe.
Contexte favorable?
Par ailleurs, certains éléments de la conjoncture actuelle rendent un accord Canada-UE intéressant, selon certains observateurs.
Dans le cahier des participants du congrès du Parti libéral, les 7, 8 et 9 mars, on souligne que c'est «un secret de Polichinelle que la remontée du dollar canadien et l'émergence de nouveaux concurrents mondiaux ont fait du marché américain un débouché moins naturel que jadis pour nos entreprises exportatrices».
D'une perspective plus géostratégique, le projet de Jean Charest a aussi l'avantage de s'inscrire à une époque où l'Amérique et l'Europe ont envie de réchauffer leurs relations après le choc de 2003-04, c'est-à-dire l'invasion de l'Irak, le refus de l'Allemagne et de la France, puis la réélection de George W. Bush.
«En fait, depuis la fin de la guerre froide, la relation transatlantique s'est beaucoup effritée. La guerre froide servait de ciment entre les Amériques et l'Europe. La relation était bâtie pour combattre l'ennemi commun. [...] Il faut donc faire un effort pour rapprocher les continents.» Et un accord de libre-échange serait une bonne façon de le faire, croit-il.
Certains vont jusqu'à réclamer une «Union occidentale» entre l'Union européenne et les États-Unis. C'est le cas de l'ancien premier ministre français Édouard Balladur. Interrogé par Le Devoir au sujet des visées de Jean Charest, il a répondu: «C'est une très bonne idée qui va dans le sens du rapprochement de nos continents.»
Landry est d'accord
Jean Charest est le premier chef de gouvernement québécois à regarder ainsi par-dessus l'Atlantique et à mettre autant de conviction dans un tel projet, dit un membre de son cabinet. C'est en partie vrai. En effet, son ancien adversaire et prédécesseur au poste de premier ministre, Bernard Landry, en revendique l'antériorité. Quand on demande à l'ancien chef péquiste ce qu'il pense des efforts de Jean Charest, il répond sans ambages: «Il doit avoir pris ça dans mes vieux papiers!» M. Landry dit souhaiter un tel accord depuis des années. Le 1er mai 2006, il avait publié dans la revue Forces un texte intitulé «Pour une vraie alliance atlantique». Ainsi, soutient-il, «j'étais en avance sur Balladur d'au moins deux ans. Et sur Charest aussi!».
Selon lui, «si on faisait une alliance atlantique véritable entre l'ALENA et l'Union européenne, le marché qui verrait le jour serait presque aussi important qu'en Chine!». Bien qu'il soit d'accord avec Jean Charest, M. Landry insiste pour dire qu'il faut voir encore plus loin: «C'est l'ALENA et l'Europe qui doivent s'allier. Mais commencer par un libre-échange Canada-Europe, ce n'est sûrement pas mauvais.»
Jean Charest sourit lorsqu'on lui cite les propos de l'ancien chef péquiste. Puis il ajoute qu'effectivement, c'est, à terme, l'ALENA qu'il faut «vendre aux Européens».
En janvier 2007, lorsque la chancelière allemande Angela Merkel a accédé à la présidence de l'UE, elle a proposé un «pacte transatlantique» de libre-échange avec les États-Unis. Ne voulant pas être en reste, le Canada et le Québec ont fait «des efforts diplomatiques importants afin d'assurer la présence du Canada à la table des négociations d'un partenariat commercial transatlantique», écrit Patrick Leblond.
Toutefois, les circonstances récentes ont rendu le projet de pacte transatlantique moins attrayant. D'une part, les États-Unis sont en pleine campagne présidentielle. D'autre part, le «vent politique aux États-Unis n'est pas très favorable au libre-échange commercial en ce moment», soutient M. Leblond. D'après lui, une éventuelle présidence démocrate serait sans aucun doute plutôt protectionniste.
Jean Charest y voit une belle occasion: «Ce qu'on vend aux Européens, c'est une occasion de poser un geste stratégique.» D'une part, soutient-il, il est moins complexe de négocier avec le Canada qu'avec les États-Unis. «Moi, je leur dis: "Vous pouvez négocier avec nous, conclure une entente, et ça aura un effet d'entraînement, ça va attirer l'attention des Américains."»
Et les chances que ça réussisse? «Aujourd'hui, je dirais 60 %. Je ne veux pas créer de faux espoirs.»
Vos réactions
Aggraver les erreurs du passé... - par Richard Larouche (richardlarouche@gmail.com)
Le dimanche 24 février 2008 18:00
Cette idée est-elle possible ? - par Christian Tallon
Le dimanche 24 février 2008 12:00
Pétage de broue - par Pierre-Yves Pau
Le samedi 23 février 2008 21:00
Jean Charest? Où Desmarais? - par Patrick Lépine
Le samedi 23 février 2008 13:00
Le Québec comme trait d'union géostratégique... - par Pierre François Gagnon
Le samedi 23 février 2008 10:00
La promotion du libre échange - par Jean-Pierre Aubry
Le samedi 23 février 2008 09:00
@ M. Michel Lebel - par Gilles Bousquet
Le samedi 23 février 2008 08:00
Premier ministre d'une province - par Michel Lebel
Le samedi 23 février 2008 07:00
Les deux côtés de la médaille - par Gabriel RACLE
Le samedi 23 février 2008 06:00

