Opinion

Le devoir de philo - Paul Lafargue fustigerait Lucien Bouchard

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Éric Darier, L'auteur possède un doctorat en études politiques. Il est responsable de la campagne Agriculture pour Greenpeace.

Édition du samedi 23 et du dimanche 24 février 2008

Mots clés : philosophie, Lucien Bouchard, Paul Lafargue, Québec (province)

Pour sauver la planète, il faudrait revenir au droit à la paresse de ce militant de la mouvance de gauche de l'Europe du XIXe siècle

Les «lucides» estiment que nous ne sommes pas assez productifs. «On ne travaille pas assez. On travaille moins que les Ontariens, infiniment moins que les Américains. Il faut qu'on travaille plus!», a affirmé Lucien Bouchard en octobre 2006, provoquant une profonde culpabilité chez les uns et chez les autres, une joie immodérée de voir quelqu'un qui dit la vérité.

Peut-être a-t-il raison. Il reste qu'un certain nombre d'entre nous souhaitent ménager la chèvre et le chou et réconcilier vie familiale et travail. D'autres pensent toujours que la réduction de la pauvreté passe par l'augmentation du pouvoir d'achat... et des centres commerciaux! Des plus audacieux font l'éloge de la lenteur et de la simplicité volontaire.

Faut-il y voir là de pâles imitations de Paul Lafargue? En 1883, Lafargue plaida pour un maximum de trois heures de travail par jour. Tout compte fait, selon nous, cela apparaît aujourd'hui plus lucide que jamais.

Paul Lafargue (1842-1911) est un personnage fort peu connu au Québec. Intellectuel et militant de la mouvance de gauche de l'Europe du XIXe siècle, gendre de Karl Marx, il a pu se marier à sa fille Laura grâce à l'appui financier d'un autre géant du marxisme... Friedrich Engels.

Décidément, la grande mouvance marxiste était une petite famille. Élu à l'Assemblée nationale française en 1891, il meurt en 1911. Lors de ses funérailles, c'est Lénine en personne qui prononce l'oraison. Rien de moins!

L'histoire de Lafargue touche notre hémisphère. Des membres de sa famille se sont établis à Haïti, puis à Cuba, après Toussaint Louverture. Les guerres franco-hispaniques sous Napoléon les ont ensuite poussés vers La Nouvelle-Orléans avant de les ramener pour de bon en France, à Bordeaux.

En 1883, Paul Lafargue publia son petit fascicule intitulé Le Droit à la paresse. Ce fut pendant un bon moment l'ouvrage le plus traduit après le Manifeste du Parti communiste (1848).

Les idées que ce petit livre contient ont traversé les époques pour se rendre jusqu'à nos jours. Son influence a été ressentie en particulier dans les années 1930, lors de la forte poussée du chômage. À titre d'exemple, l'intellectuel et pacifiste britannique Bertrand Russell a publié en 1932 un petit livre intitulé Éloge de l'oisiveté où il a repris certains des arguments de Lafargue.

Dans les années 1960, l'annonce d'une «société du loisir» et les critiques sociales radicales de Mai 68 ont également été une occasion de revisiter et de redécouvrir Lafargue.

Des ouvrages importants, comme le Rapport sur les limites de la croissance publié en 1970 par le select Club de Rome, ont repris indirectement certains des éléments de la pensée de Paul Lafargue en y incluant toutefois une dimension qui lui manquait: la dimension écologique.

Dans La Fin du travail, publié en 1995, l'intellectuel américain Jeremy Rifkin aborde la question soulevée par Lafargue plus d'un siècle plus tôt, c'est-à-dire la finalité du travail et du besoin de sa juste répartition. En 2000, le débat sur les 35 heures en France, que le gouvernement Jospin a mis en place, fut une occasion de plus de se souvenir de Lafargue.

Mais que dit-il au juste?

Le soi-disant droit au travail

Si Paul Lafargue voulait provoquer, il ne pouvait choisir un meilleur titre. Le terme «paresse» possède une connotation négative, en particulier pour certains moralistes et lucides protestants qui voulaient donner au travail une éthique pour qu'il cristallise l'esprit du capitalisme, comme le décrira si bien Max Weber.

Mais en utilisant le mot «paresse», Lafargue veut remettre en question le soi-disant «droit au travail» réclamé par un nombre important d'acteurs du mouvement ouvrier, notamment au cours de la révolution de 1848.

Lafargue déploie son argumentaire en quatre temps. Il cite d'abord le ministre bourgeois Adolphe Thiers, qui disait compter sur l'Église pour propager «la bonne philosophie qui enseigne que l'homme est ici-bas pour souffrir», et donc pour travailler.

Lafargue remet en question cette passion pour le travail qui semble avoir perverti ce qu'il concevait comme la mission historique du prolétariat: établir un nouvel ordre social afin d'utiliser les progrès technologiques générés par le capitalisme dans les intérêts des travailleurs.

Ensuite, Lafargue propose une explication historique. Il prétend que la tendance au XIXe siècle fut dans le sens d'une forte augmentation des heures de travail et des excès connus: jusqu'à 16 heures de travail quotidien en usine, le travail des enfants, etc.

Il établit également que l'augmentation spectaculaire de la productivité et de la production conduit à des crises régulières de surproduction. Crises qui se muent en une justification des guerres coloniales afin de garantir de nouveaux marchés. Lafargue propose alors deux sorties de crise: la consommation par les travailleurs des produits qu'ils fabriquent et... la journée de travail de trois heures!

Il faudra plus d'une soixantaine d'années, une révolution soviétique, deux guerres mondiales, une grande dépression économique, le début des guerres de décolonisation et les théories économiques de John Maynard Keynes pour que le capitalisme occidental mette enfin en place le fordisme consumériste. Quelque 125 ans plus tard, on attend toujours la réalisation de la deuxième solution de Lafargue: la journée de travail de trois heures.

Il faut bien comprendre que c'est la mise en application «mur à mur» de la première solution qui a rendu la deuxième solution moins envisageable puisqu'elle constitue une fuite en avant dans la consommation sans fin comme moteur de croissance illimitée du capitalisme.

Or les ressources de la planète, elles, ne sont pas illimitées. La crise écologique actuelle rend donc la journée de travail de trois heures plus que jamais nécessaire!

En troisième lieu, Lafargue fait valoir que les inégalités sociales sont non seulement injustes mais représentent un obstacle au nécessaire écoulement de la (sur)production. Tout compte fait, les riches bourgeois ont une capacité limitée de consommer, de manger ou de boire tous les produits de la terre!

À cela, Lafargue en rajoute. Il utilise la logique même du capitalisme et démontre qu'une réduction des heures de travail a parfois des effets de gain de productivité grâce aux machines, comme aux États-Unis à l'époque.

Enfin, Lafargue résume ses recommandations pour que les travailleurs consomment les produits qu'ils fabriquent tout en suivant l'application stricte d'une limite de trois heures de travail quotidien.

Lafargue, un écologiste ?

Les thèses de Lafargue s'inscrivent bien entendu dans le contexte du XIXe siècle. Une ère empreinte d'un optimisme souvent perçu aujourd'hui comme naïf au sujet du progrès technique et de la neutralité de ces techniques.

Bien entendu, Lafargue et ses contemporains ne pouvaient anticiper les horreurs des camps de concentration nazis, ni la bombe atomique, ni la crise écologique causée par l'incessante croissance d'une société de (sur)consommation, véritable miroir aux alouettes pour des milliards d'êtres humains.

Nos économies productivistes (et maintenant toutes capitalistes), en privilégiant uniquement la consommation de la (sur)production des produits par les travailleurs et en ignorant l'application stricte de la journée de travail de trois heures, ont réintroduit par l'intermédiaire de la surconsommation le dogme du travail... que Lafargue dénonçait il y a plus d'un siècle.

Il ne faut pas y voir un hasard aujourd'hui si le président Nicolas Sarkozy et la droite française font miroiter aux Français une augmentation de leur pouvoir d'achat en les invitant à transgresser la règle des 35 heures. Et que dire, chez nous, des sorties de l'ancien premier ministre Bouchard? Bref, nous ne sommes toujours pas encore sortis du productivisme-consumérisme...

Le terme «écologie», qui vient du grec oikos («maison», «habitat») et de logos («science», «connaissance») fut probablement inventé, en 1866, par le biologiste allemand Ernst Haeckel, un contemporain de Lafargue.

Il serait toutefois trompeur de présenter Lafargue comme un écologiste puisqu'il n'a jamais vraiment entrepris une critique du système de production capitaliste sur l'environnement.

En revanche, il est tout à fait juste de prétendre que le projet d'une limite stricte des heures de travail représente un projet de société dans lequel l'utilisation de son temps pour des activités non commodifiées est plus valorisée que la consommation.

Indirectement, la réduction massive des heures travaillées pourrait faire baisser la (sur)consommation et les pressions à la (sur)consommation et donc avoir des effets écologiques grandement positifs.

En introduisant une limite stricte aux heures de travail, non seulement Lafargue met en avant une redistribution juste de la production et du travail, mais il place le temps social et personnel devant le temps travaillé, rétribué, emprunté et consommé rapidement dans les centres commerciaux.

Trois heures de travail par jour !

Au Québec, en décembre 2007, le tout premier rapport du Commissaire au développement durable du gouvernement du Québec, Harvey Mead, faisait état de notre empreinte écologique. Celle-ci représente trois fois la capacité écologique que peut supporter notre territoire. Pour faire image, si le monde consommait comme nous, il faudrait trois planètes pour nous supporter!

Suggérer de réduire notre empreinte à un niveau écologiquement durable en réduisant nos activités non durables n'a rien de déraisonnable. Il nous suffirait de réduire par trois la durée hebdomadaire réelle du travail, jusqu'à environ trois heures par jour, ce que recommandait déjà Lafargue en 1883!

Les adeptes de la simplicité volontaire y arrivent. Ils font la preuve toute simple qu'il existe des solutions de rechange de vie au système consumériste.

Le vrai défi serait d'en faire un projet de société afin que tous puissent atteindre cet objectif. Cela signifie qu'en plus de limiter le travail rémunéré à trois heures par jour, il faudra mettre en place des politiques de redistribution des revenus et du temps de travail qui permettent aux plus démunis de pouvoir vivre décemment, de changer le mode de consommation et de production vers des biens plus durables écologiquement et d'un point de vue de leur véritable utilité sociale. Bref, au lieu de perdre sa vie à la gagner, il faudrait la vivre sans menacer les conditions de la vie sur la Terre.

Il n'appartient qu'à nous, qui vivons dans l'une des sociétés les plus riches de la planète, de montrer l'exemple en réduisant notre empreinte écologique tout en définissant une finalité moins commodifiée de notre vie, et de passer notre temps à vivre.

Si nous ne le faisons pas, nous envoyons un message aux milliards d'humains qui veulent sortir de la misère que la seule voie d'avenir est la surconsommation non durable. Et nous savons que cette voie est une impasse d'un point de vue environnemental.

***

Vous êtes d'accord, ou non? Vous avez des suggestions, un commentaire? Écrivez à Antoine Robitaille: arobitaille@ledevoir.com.


Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com