L'université et le privé - « L'entreprise devient un laboratoire pour l'école »
Mots clés : Bell, HEC Montréal, Université, Québec (province)
Bell et IBM sont devenues partenaires des HEC et de Concordia

Photo: Agence Reuters
L'école de commerce a créé cette nouvelle entité il y a un an, afin de mieux soutenir et d'intensifier les liens entre ses chercheurs et les entreprises au moyen de projets de recherche commanditée, entre autres. En d'autres mots, l'industrie et les chercheurs s'entendent sur des sujets de recherche dont les retombées peuvent bénéficier autant à l'une qu'aux autres. «Les entreprises y trouvent leur compte parce qu'elles ont accès à des chercheurs de classe mondiale qui ont développé une approche et une rigueur scientifiques à toute épreuve, déclare Jean Elsliger. Quant aux chercheurs, ils ont l'occasion d'étudier en profondeur des milieux de pratique et des problématiques qui sont vécues au quotidien, ce qui leur permet de faire avancer la science. L'entreprise devient un laboratoire pour l'école.» Et une source de revenus non négligeable, puisque le partenaire privé débourse des milliers de dollars, qui serviront essentiellement à payer les assistants de recherche.
Selon l'expérience de M. Elsliger, tout baigne entre ces deux univers dont les visées pourraient pourtant s'entrechoquer si ce n'était de contrats de recherche fort détaillés. «Dès le départ, on s'entend sur un devis où il est clair que l'entreprise ne peut s'ingérer dans le déroulement des activités qui y sont liées, indique le responsable. L'indépendance intellectuelle est à la base de l'entente. Sinon, l'école n'embarque pas dans le projet.»
Des partenariats réussis
Maintes fois éprouvé depuis la dernière année, ce procédé a donné naissance à une série de succès, à commencer par le projet de recherche qui unit IBM Bromont et les professeurs Laurent Simon et Patrick Cohendet. Depuis l'automne, ces chercheurs accompagnent «la mise en place d'une communauté de pratique intentionnelle». Les communautés de pratique constituent une nouvelle pratique de gestion qui mise sur la capitalisation et le partage des connaissances. Pour ce faire, elles rassemblent virtuellement ou physiquement des personnes autour de thématiques particulières, afin de cibler des problèmes, des expériences pertinentes, des méthodes et des bonnes pratiques.
Les chercheurs espèrent mieux comprendre les impératifs de l'instauration de cette pratique dans une organisation du type de celle d'IBM Bromont, qui compte environ 3000 employés. «Les retombées semblent mineures, mais pour nous, ce n'est pas rien, explique Laurent Simon. On ne pourrait jamais reproduire cette expérience en classe. Par ailleurs, on reproche souvent aux chercheurs d'être déconnectés des milieux de pratique. Or, la recherche commanditée nous confronte et nous arrime aux enjeux quotidiens de la gestion. Cela se révèle particulièrement utile pour les étudiants qui effectuent une exploration de première main.»
Ces propos font écho à ceux de Bianca Grohmann, directrice du Centre de recherche Bell sur l'innovation et les processus d'affaires de l'École de gestion John-Molson, un fleuron de la recherche commanditée à l'université Concordia. «Les chercheurs ont la responsabilité de réfléchir au moyen d'appliquer les résultats de leur travail dans des organisations en chair et en os, affirme-t-elle. Mais ils n'y pensent pas automatiquement. Certains se montrent hésitants à embarquer dans de tels partenariats, de peur de mettre en jeu leur intégrité et leurs droits de propriété intellectuelle.»
Pourtant, la liberté des chercheurs n'est pas contrainte par l'association avec Bell Canada, même si cette dernière finance généreusement le centre, insiste Bianca Grohmann. «Bell est très sensible à la notion de liberté intellectuelle. Nous pouvons publier les résultats de nos recherches sans restriction. Notre seule obligation est d'y mentionner le nom de Bell. Toutefois, si le sujet est plus délicat et comporte des informations confidentielles, la compagnie peut en interdire l'accès aux chercheurs.»
Gérer les risques
Selon Mme Grohmann, la recherche commanditée, «c'est deux organisations travaillant main dans la main, et non l'une qui profite de l'autre». Pour y arriver cependant, il faut que les termes de l'entente soient bien établis avant d'amorcer le projet, comme le mentionnait Jean Elsliger, notamment en ce qui a trait à la propriété intellectuelle.
«L'université carbure à la connaissance qui est générée par les professeurs, dit le responsable de la valorisation et du transfert aux entreprises. Ils se doivent de publier pour progresser. C'est donc important pour nous de conserver la propriété intellectuelle. Exceptionnellement, nous sommes prêts à la céder moyennant différentes considérations. Je vais toujours m'assurer auprès du chercheur et des étudiants que cette manoeuvre n'aura pas d'incidence sur la poursuite de leur carrière. De plus, quand on cède la propriété intellectuelle, on négocie toujours un droit d'utilisation à des fins de recherche et d'enseignement. Donc, à tout le moins, l'école conserve le droit d'utiliser les résultats de recherche.»
Le droit de publication est également un élément qu'il vaut mieux négocier dès le départ, comme l'explique Jean Elsliger: «La plupart du temps, les entreprises acceptent cela sans problème. Mais par respect pour la confidentialité des données, on a développé des mécanismes avec l'industrie qui permettent à cette dernière de jeter un oeil sur les projets de publication pour s'assurer qu'aucune donnée confidentielle n'a filtré.»
La réussite des partenariats entre le privé et l'université réside tout particulièrement dans le type de boulot qu'effectue chaque jour Jean Elsliger, celui de gérer les risques. «On dégage les professeurs de la logistique et de l'administration, afin qu'ils puissent se concentrer sur l'objet de la recherche. Cet accompagnement les incite à se lancer dans le transfert et la valorisation. Ils doivent sentir que la machine est bien huilée et qu'elle n'est pas un frein à leur créativité.»
Collaboratrice du Devoir
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