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L'évolution depuis Darwin
Descartes, à ce sujet, fait presque aussi dépassé qu'Aristote mille ans avant lui. Pourquoi ? Tout simplement parce que maintenant l'évolution de toute la nature nous est bien connue grâce à Darwin dont le voyage sur le Beagle jusqu'aux Îles Galapagos a transformé définitivement le regard que tant les chercheurs que les philosophes peuvent maintenant porter sur les animaux qui nous ont précédés. M. Francoeur, dès son introduction, rend bien compte de cette grande différence : «De machines qu'ils étaient au temps de Descartes, les animaux sont désormais reconnus pour avoir des niveaux d'intelligence différents, dont certains fort élevés.» En fait foi cette citation de M. Danchin : «On ne peut toutefois pas réduire la culture uniquement par ce qu'elle produit à l'extrémité d'un processus historique. Si on le faisait, on ne pourrait pas comprendre que l'humain est le résultat de l'évolution à partir de poissons qui sont sortis de l'eau un jour!»
Autre point fort important, la différence - soulignée par un lecteur précédent - entre la génétique et l'apprentissage qui, on le reconnaît maintenant, ne commencent pas à jouer conjointement chez le seul être humain. L'intelligence, la conscience humaine, la capacité de se représenter des choses et de les analyser, tout cela a été préparé depuis des millions d'années. Certains croient encore que la capacité de penser est réservée aux humains à cause principalement de trois choses : leur gros cerveau, leur bipédie et le langage articulé. C'est mettre la charrue avant les boeufs : ce sont là des moyens, importants certes, mais qui sont loin d'avoir à eux seuls fait accéder l'homme à la pensée réflexive. Bien d'autres traits d'intelligence étaient clairement déjà à l'oeuvre chez les animaux, traits qui ont préparé l'accession de l'humain à la conscience réflexive : la conscience d'être conscient. Ce qui est nouveau et bien rendu par M. Danchin, semble-t-il, c'est l'insistance sur le fait que cela s'est développé par transmission culturelle déjà chez les animaux qui nous ont précédés. Celui-ci va même jusqu'à affirmer «l'idée que cette évolution s'accompagne de formes de conscience réflective chez les animaux».
Là où il se peut que je ne suive plus M. Danchin, c'est quand il affirme que, si l'on peut «analyser son comportement dans une logique de finalité», ce ne peut être à la manière de Teilhard de Chardin, «qui assigne une finalité voulue par Dieu à l'évolution.» Et il insiste sur ce point, nous dit M. Francoeur. Je me demande si M. Danchin a bien lu «Le phénomène humain» de Teilhard de Chardin. Car, à la différence de Descartes, Teilhard connaît bien l'évolution. Son travail de paléontologue l'a rendu sensible à toute l'évolution de l'univers, un peu comme notre «savant québécois», Hubert Reeves. Il est clairement abusif de laisser entendre que Teilhard pourrait faire partie des créationnistes dont les plus futés utilisent présentement un terme qui semble moins rétrograde : «Le dessein intelligent». Un tel appariement est réducteur. Teilhard insistait pour dire que, dans «Le phénomène humain», à la différence du «Milieu divin», sa foi n'intervenait pas dans sa description de l'ensemble de l'évolution. Il se voulait chercheur et, à la limite, philosophe. Il ne mettait certes pas sa foi à la porte, mais il désirait clairement s'en tenir à la science et à la philosophie.
Oui Teilhard voit de l'esprit dans la matière. Il faudrait de nos jours se boucher les yeux pour ne pas faire le même constat que lui. Pensons à la physique quantique où, depuis déjà plusieurs décennies, la particule matérielle est aussi reconnue comme onde immatérielle et insaisissable. Pensons encore à un grand philosophe de l'Inde, Sri Aurobindo, pour qui l'évolution non seulement s'est poursuivie sans hiatus depuis les premiers éléments il y a des milliards d'années jusqu'à nous les êtres humains, mais pour qui aussi elle est appelée à continuer après nous, cette évolution, mais alors dans l'esprit en même temps que dans le corps, ce qu'il appelle le supra-mental. Pensons aussi à Erwin Shrödinger, l'un des fondateurs de la physique quantique qui affirmait en gros qu'il serait surprenant que l'esprit surgisse de la matière s'il n'est pas déjà à l'oeuvre au départ pour justement la faire évoluer, cette matière. Accession progressive à la complexité, bien sûr, mais, comme se demandait Hubert Reeves lui-même, qu'est-ce qui peut bien pousser la matière à avancer vers une complexité grandissante ? L'ajout d'éléments simples qui pourraient à eux seuls donner de la complexité ? M. Reeves a déjà envisagé cette hypothèse, mais elle lui pose de plus en plus question. Et il est de moins en moins seul dans cette sorte de questionnement.
Il reste cependant une question qu'avait posée déjà au dix-septième siècle le philosophe Leibniz : «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?» À cette question cruciale, le philosophe, tout comme le scientifique, n'a pas de réponse. Le croyant répond que c'est parce que Dieu, dans son amour éternel, l'a voulu. Et là l'homme de science ne peut ni récuser ni confirmer. La réponse appartient à la liberté humaine.
