Ottawa et Queen's Park se crêpent le chignon

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Hélène Buzzetti
Édition du jeudi 21 février 2008

Mots clés : Jim Flaherty, Dalton McGuinty, Ontario (province), Canada (Pays)

L'Ontario dénonce le refus «idéologique» des conservateurs d'intervenir dans l'économie

Ottawa -- À l'heure où les tambours électoraux battent la cadence et que les troupes conservatrices rêvent de remporter une majorité, Ottawa se lance dans une guerre de mots ouverte avec le gouvernement libéral ontarien. Les déboires de l'industrie manufacturière en sont le prétexte, mais plusieurs sièges à la Chambre des communes sont également en jeu.

Les gouvernements devraient-ils intervenir directement dans l'économie pour venir en aide aux secteurs d'activité affaiblis comme ceux de la fabrication et de la foresterie? La question est en voie de devenir l'enjeu de la prochaine campagne électorale fédérale et tout particulièrement en Ontario, où le premier ministre libéral Dalton McGuinty s'en prend avec virulence aux conservateurs de Stephen Harper pour leur refus «idéologique» datant d'une «autre époque» de lever le petit doigt.

Bien connues, les inimitiés entre libéraux ontariens et conservateurs fédéraux ont de profondes racines. Les ministres fédéraux Jim Flaherty, Tony Clement et John Baird (Finances, Santé et Environnement) siégeaient dans le gouvernement de Mike Harris et affrontaient alors une bonne partie des gens qui sont aujourd'hui au pouvoir à Queen's Park. Mais à la veille du déclenchement éventuel d'élections fédérales, ces antagonismes prennent une toute nouvelle dimension. L'Ontario compte 106 sièges et les conservateurs de Stephen Harper en détiennent 41, contre dix de plus pour les libéraux de Stéphane Dion.

M. McGuinty a ouvert le bal hier matin en accordant à des quotidiens ontariens des entrevues dans lesquelles il critique la décision des conservateurs de limiter leurs interventions économiques aux baisses d'impôts.

«Cela relève d'une aversion d'ordre idéologique. [Stephen Harper] croit qu'en matière de croissance économique, le mieux qu'un gouvernement puisse faire, c'est de s'effacer», a déclaré M. McGuinty au Toronto Star. «C'est une approche qui remonte à une autre époque.» Selon lui, il faut «tirer profit de la richesse générée par les secteurs pétrolier et gazier pour aider le secteur manufacturier à amorcer une transition en Ontario». Depuis 2002, la province de M. McGuinty, comme le Québec d'ailleurs, a perdu des centaines de milliers d'emplois dans le secteur de la fabrication. À l'autre extrême, l'Alberta est en pleine surchauffe économique. Les conservateurs détiennent les 28 sièges de cette province.

Il n'en fallait pas plus pour que le ministre Flaherty réplique du tac au tac dans un discours prononcé à Toronto le matin même. Le gouvernement McGuinty, a-t-il lâché devant la Fédération canadienne des entreprises indépendantes, «souffre d'un manque de leadership et de vision dans la conduite des affaires économiques». Selon lui, le gouvernement libéral ontarien «ne comprend pas les avantages à long terme des réductions d'impôts». M. Flaherty a ajouté que selon lui, le fait de venir en aide à des industries bien précises «relève du genre de protectionnisme qui va à l'encontre du libre-échange et élimine des emplois».

La ministre ontarienne du Développement économique, Sandra Pupatello, est revenue à la charge en qualifiant les propos de M. Flaherty de «mensonges éhontés» puisque l'économie ontarienne se porte bien malgré les difficultés de son secteur manufacturier. Elle a ajouté que c'est justement parce que l'approche économique de M. Flaherty ne fonctionnait pas que lui et son gouvernement provincial se sont «fait montrer la porte» par les électeurs.

Si les conservateurs veulent décrocher une majorité, ils devront ajouter 29 sièges aux 126 qu'ils détiennent déjà. Le plein a déjà été fait en Alberta et, comme le révélait Le Devoir la semaine dernière, les organisateurs québécois pensent pouvoir en livrer à peine une douzaine de plus. Le premier vote sur le budget aura lieu jeudi prochain. Des élections pourraient avoir lieu aussi tôt que le 7 avril, mais plus probablement le 14 ou le 21 avril.

Le laisser-faire en campagne

En janvier, Ottawa avait dévoilé pour les secteurs manufacturier et forestier un plan d'aide d'un milliard de dollars que M. McGuinty et son homologue québécois, Jean Charest, s'étaient empressés de dénoncer comme étant insuffisant.

Le ministre Flaherty déposera mardi son troisième budget, dont le vote sera décisif pour l'avenir de ce gouvernement minoritaire. Ses attaques envers M. McGuinty préparent en quelque sorte le terrain: rien ne permet de croire que ce budget sera utilisé par Ottawa pour accroître son aide aux industries ontariennes affectées, pas plus que pour stimuler l'économie à l'aube d'un éventuel ralentissement. M. Flaherty fait le pari des réductions d'impôts comme meilleur outil de prospérité.

Ce parti pris en faveur du laisser-faire risque de devenir un enjeu électoral de taille. Déjà, les libéraux de Stéphane Dion proposent une avenue alternative en promettant notamment des investissements majeurs dans les infrastructures (tout excédent budgétaire dépassant les trois milliards de dollars) ainsi qu'un plan d'aide à l'industrie plus généreux d'au moins un milliard de dollars que sa version conservatrice.

Le NPD au pouvoir

Le NPD de Jack Layton s'en prend lui aussi à la préférence des conservateurs pour la «main invisible» économique. Le député québécois Thomas Mulcair a envoyé une lettre à M. Flaherty hier dans laquelle il lui demande de changer de cap, sans quoi il ne pourra pas compter sur l'appui des néo-démocrates pour son budget. Le Bloc québécois n'est pas susceptible lui non plus d'appuyer le budget.

M. Mulcair reproche sévèrement au chef libéral Stéphane Dion sa peur de voter lui aussi contre le budget et, ainsi, de provoquer des élections. «Une opposition officielle existe pour espérer renverser un gouvernement et le supplanter parce qu'il croit avoir de meilleures idées», a lancé le bouillant député, qui en conclut que les libéraux «ne méritent pas d'être là», c'est-à-dire sur les banquettes de l'opposition officielle à la Chambre des communes.

Le député néo-démocrate n'a par ailleurs pas pu expliquer sa contradiction apparente: il estime qu'un gouvernement conservateur est nocif pour le pays mais ne veut pas d'un gouvernement libéral. Alors, quoi? «J'ai confiance que le NPD est capable de faire beaucoup mieux que le Parti libéral du Canada aux prochaines élections», a-t-il dit, laissant planer la possibilité d'un gouvernement néo-démocrate. Le NPD ne s'est jamais approché du seuil des 20 % d'appuis dans les sondages nationaux.


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