Entrevue avec Eleni Mandell - Quand la conquête du monde passe par La Tuque

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Sylvain Cormier
Édition du jeudi 21 février 2008

Mots clés : Eleni Mandell, Spectacle, Musique, Québec (province)

L'histoire d'amour d'Eleni Mandell avec la culture française ne date pas d'hier. Photo: Pascale Boislard

Bonsound, maison de gérance d'artistes et de production de spectacles (Yann Perreau, Breastfeeders, Malajube), a son quartier général au fin fond de l'ancienne usine Cadbury, rue Bordeaux. J'y rejoins Eleni Mandell, la Californienne préférée du Québec, chanteuse calorifère, la bonne-fille-mauvaise-fille la plus sulfureuse de la planète pop depuis Julie London.

Attablée dans le grand loft avec Gourmet Délice (oui, Gourmet Délice, vice-président de la boîte, personnage coloré de la scène alternative locale), elle passe pourtant inaperçue. Un lainage pratico-pratique la dissout presque dans le décor. Rien à voir avec les robes vintage qu'elle affectionne et qui lui confèrent sur scène l'air faussement innocent de débutante de bal des années 50.

Elle s'en excuse d'ailleurs. «Je ne sais pas comment m'habiller pour l'hiver», dit Eleni en rigolant sous sa frange d'éternelle adolescente. Eh! Quelle idée, aussi, de débarquer au Québec en février! A-t-on jamais vu ça? Une chanteuse cultissime, qui peut téléphoner à Tom Waits si ça lui chante, qui a grandi pas loin du Sunset Strip, multipliant les tournées québécoises? «Ce n'est pas mon idée, précise-t-elle. C'est la faute de Gourmet.» Et Eleni d'expliquer comment ce têtu de Gourmet, depuis 1999, la ramène au Québec plus souvent qu'à son tour, l'envoyant chanter là où les chanteuses californiennes ne vont jamais. L'automne dernier, une vraie de vraie tournée de huit spectacles à travers la Belle Province l'a trimbalée jusqu'à... La Tuque. Autant dire le bout du monde, vu de L.A. «Quelquefois, ironise-t-elle, on se demande comment on aboutit là où on aboutit... À La Tuque, les quelques personnes présentes étaient gentilles, mais elles ne savaient ni qui nous étions [nous: ses formidables musiciens et elle], ni quoi penser de nous.» Elle sourit en coin. «Nous n'oublierons jamais La Tuque.»

Mine de rien, lui dis-je, une telle assiduité dans les fréquentations devient fidélité. Plus ça va, plus elle est notre Eleni chérie, un peu comme Thomas Fersen est notre cher Toto. «Je suis très flattée de ça. J'aime cette idée d'être adoptée, c'est ma récompense. J'aime mes amis d'ici, j'aime aller manger avec eux. J'aime cette relation.» Et Eleni d'ajouter: «C'est bien pourquoi je suis tellement frustrée de ne pas mieux parler français.» Cela dit en anglais, comme toute l'entrevue. Le mois dernier passé en France, c'était surtout pour ça: immersion chez Molière. L'histoire d'amour d'Eleni Mandell avec la culture française ne date pas d'hier, mais l'apprentissage de la langue s'est révélé ardu. «Je suis folle de Brel, de Brassens, j'ai d'abord aimé le français à travers les chansons. Je me suis dit que je pourrais peut-être parler cette langue si belle. Mais c'est difficile! Trop difficile! Gourmet est patient, il parle lentement. Au Québec, on est plus patient avec moi qu'en France.»

J'évoque ce spectacle de 2003 au Lion d'Or -- son lieu d'élection au Québec, elle y retourne demain soir --, où elle chanta Les Pieds dans le ruisseau, relative méconnue de Brel, à la surprise générale. «C'est là que j'ai su que ma culture française n'était pas "la" culture française. Je croyais que tout le monde reconnaîtrait cette chanson, que j'adore. Mais non. À Paris, j'ai chanté une chanson de Georges Brassens, et j'ai eu le malheur de dire, en français, que je tenais à chanter cette chanson même si les jeunes ne pensaient plus tellement à Brassens, même s'il n'était pas populaire comme Serge Gainsbourg. C'était ma perception. Certains étaient insultés: j'ai compris que Brassens est un trésor national pour tous les Français.» Décalage ou pas, elle ne renonce point: à l'automne, elle a même enregistré au studio Victor à Montréal deux titres en français, dont la liquéfiante Dis-moi au revoir encore, version de Let's Say Goodbye Again, traduite par Gourmet avec l'aide de Philippe B. «C'est une petite victoire!» Et un joli 45 tours. «Cool, n'est-ce pas?»

C'est le lot d'Eleni Mandell depuis dix ans, six albums et mille millions de spectacles modestes: de petites victoires. Son liquéfiant mélange de folk, de jazz, de country, de lounge et de blues aurait dû faire d'elle «a household name», une Norah Jones à la place de Norah Jones. Artiste-culte, secret trop bien gardé, elle en est encore aux premières parties d'Iron & Wine. Condamnation à la marge dont nous bénéficions. «Tout de même, j'aimerais bien que le prochain album soit le bon. Nous venons de l'enregistrer; j'ai trouvé avec mon band le son que je cherchais depuis le début. Un peu de gloire ne me déplairait pas. M'acheter une maison, un cheval, aller au restaurant avec mes parents et payer l'addition... » Elle s'esclaffe. «Est-ce que vous connaissez un bon restaurant à La Tuque?»

Collaborateur du Devoir

- Eleni Mandell est ce soir au Cabaret du Vieux Saint-Jean, demain au Lion d'Or et samedi à L'Embuscade de Trois-Rivières.


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com