Opinion

Une victime du VIH devenue criminelle

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Jean-Pierre Routy, Médecin au service d'immunodéficience et d'hématologie de l'Hôpital Royal Victoria

Édition du lundi 18 février 2008

Mots clés : justice, VIH, Sida, santé, Québec (province)

Conséquences catastrophiques pour le dépistage du VIH

La semaine dernière, le juge Mark Bisson du district de Longueuil, a reconnu coupable une femme séropositive d'agression sexuelle et de voies de fait graves envers son ex-conjoint pour ne pas avoir révélé sa séropositivité pour le VIH durant la première semaine de leur relation et de leurs échanges sexuels. Cette décision ne peut que provoquer l'indignation.

En effet, elle se base uniquement sur le fait de la non-divulgation du statut de séropositivité avant le premier rapport sexuel alors que le condom aurait été utilisé, ce que ne reconnaît pas son ex-conjoint. Ils vivront quatre ans sous le même toit et tous deux reconnaîtront à ce moment-là avoir utilisé le condom lors des rapports sexuels.

Au-delà de l'incompréhension d'une telle décision, qu'une femme qui porte plainte contre un conjoint physiquement violent se retrouve elle-même condamnée pour agression sexuelle, est des plus étonnant au Québec. Ce jugement soulève de nouvelles questions sur le statut des personnes vivant avec le VIH. En effet, en découle un immédiat danger pour le fragile équilibre entre les droits de la personne et la santé publique.

Dépistage

Comment, dans un tel contexte, faire passer aujourd'hui le message si important du dépistage du VIH? La criminalisation de la non-divulgation du statut de séropositivité même en pratiquant le «sexe sécuritaire» (safe sex) va conduire à une politique de l'autruche, où ignorer sa séropositivité mettra une personne à l'abri de toute plainte.

Il est reconnu par l'ensemble de la communauté médicale que le dépistage de l'infection au VIH entraîne une diminution des pratiques sexuelles à risque et diminue donc le risque de future transmission. Plus le diagnostic de l'infection est précoce, mieux les personnes répondent aux traitements du VIH et peuvent ainsi éviter de développer les terribles infections et cancers qui sont associés au VIH.

Il y a encore beaucoup trop de patients qui arrivent à l'urgence au stade de sida et ne découvrent qu'à ce moment là leur statut de séropositivité. Que de souffrances inutiles pourraient être évitées avec un meilleur dépistage du VIH! Des études économiques de coût-efficacité menées au Canada et aux États-Unis sur les médicaments anti-VIH démontrent que traiter les personnes avant qu'elles ne développent les complications coûte moins cher. De plus, le traitement au stade précoce augmente la qualité de vie des personnes atteintes et permet le maintien de leur vie professionnelle.

Stigmatisation et peur

L'effet de ce jugement contribue non seulement à augmenter la stigmatisation des personnes infectées, mais aussi à créer la peur de se faire dépister pour ne pas être traîné devant les tribunaux. Cela va à l'encontre des données de santé publique. Une équipe de chercheurs de Montréal a démontré que les personnes infectées depuis moins d'une année peuvent transmettre dix fois plus facilement le virus.

Une journaliste du Devoir avait même qualifié ces personnes de véritable «bombes ambulantes» au désarroi des membres des groupes communautaires (Le Devoir, 3 mars 2007). Ces résultats reflètent la dynamique du virus dont la quantité est de 10 à 100 fois supérieure en début d'infection par rapport à la suite.

Cette étude sert maintenant de référence dans toutes les réunions internationales sur le sida et a permis à de nombreux chercheurs du Québec d'obtenir des octrois de recherche du fonds de la recherche en santé (FRSQ) et des Instituts de recherche en santé du Canada pour intensifier le dépistage précoce du VIH, notamment dans la communauté gaie de Montréal. Tout cet effort de prévention et de dépistage pourrait être mis à mal par un tel jugement, qui vient à l'encontre de toutes ces avancées scientifiques.

Nouveaux traitements

L'argument peut-être le plus important pour éviter à la fois le rejet des personnes atteintes et diminuer le risque de transmission serait le rôle des nouveaux traitement anti-VIH dont nous disposons (Le Devoir, 23 juillet 2007). Comme nous l'avons déjà dit, les médicaments anti-VIH permettent maintenant un blocage complet et durable de la multiplication du virus, ce qui permet aux personnes de vivre en santé.

En bloquant efficacement la multiplication du virus, la transmission semble être réduite ou nulle, comme l'indiquent deux études espagnoles. Chez une centaine de femmes dont la grossesse n'était pas planifiée, ni elle-même ni leur enfant n'ont été infectés alors que le père était lui était infecté et traité de façon adéquate.

Antérieurement, des études africaines avaient montré qu'en l'absence de traitement, le risque de transmission dépendait de la quantité de virus dans le corps de la personne infectée. Il est donc reconnu dans la communauté scientifique que la quantité de virus dans le corps représente un facteur majeur pour la transmission du VIH, avec les autres maladies transmissibles sexuellement.

Devant ces évidences, un groupe d'experts suisses a publié il y a une quinzaine de jours un document indiquant qu'il n'y avait probablement pas de transmission du VIH si la personne était efficacement traitée et non exposée à des maladies sexuellement transmissibles. Alors que l'accusée était traitée pour son VIH, ces données scientifiques sur la transmission n'ont pas été prises en compte comme pertinentes lors de ce jugement.

Au vu de ces éléments, je pense que la décision rendue par ce tribunal va à l'encontre de toutes les politiques de dépistage du VIH au Québec et risque une fois encore de stigmatiser les personnes atteintes et de retarder leur accès à des soins et des traitements qui peuvent changer le cours de leur vie et aussi diminuer de futures transmissions.


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