À l'aube de l'indépendance
Mots clés : souveraineté, Kosovo, Souveraineté, Serbie (pays)
Le Kosovo n'a pas que le coeur à la fête

Photo: Agence Reuters
Patients, les Kosovars? Peut-être. Hier encore, le premier ministre Hashim Thaçi maintenait le mystère et refusait de confirmer à la presse la date exacte de ce jour tant attendu. «Ils ne veulent rien brusquer et surtout préserver le calme», dit Jeta Xharra.
Pourtant, les préparatifs vont bon train. L'orchestre philharmonique de Pristina répète depuis plusieurs jours le concert qu'il donnera pour l'occasion. C'est l'Hymne à la joie de Beethoven, l'hymne européen, qui tiendra lieu de chant national. La Galerie d'art du Kosovo, seul musée d'art de ce petit pays de deux millions d'habitants, a annoncé un programme culturel de 72 heures. Les clubs de nuit et les discothèques de Pristina devraient laisser entrer les clients gratuitement jusqu'à l'aube. Un site Internet se prépare déjà à faire le décompte instantané des pays qui reconnaîtront le Kosovo indépendant. Une cinquantaine d'États susceptibles de le faire rapidement, dont le Canada, sont déjà colorés en jaune sur la mappemonde du site (www.kosovothanksyou.com). Sans perdre une seconde, la Fédération de boxe du Kosovo a décidé de demander son admission aux Jeux olympiques de Pékin, qui se tiendront en août. Il serait surprenant qu'elle puisse être admise à temps.
Des appels au calme
À Pristina, capitale du futur Kosovo indépendant, c'est sur un ton enjoué mêlé de gravité que la population se prépare donc à célébrer, dit Jeta Xharra. Mais elle reconnaît que, dans les municipalités serbes du nord et du sud du pays, l'atmosphère n'est pas vraiment à la fête. «Les Serbes de ces régions sont inquiets. C'est certain qu'ils ne sont pas heureux. Mais les messages de paix se sont multipliés depuis peu et je crois qu'il n'y aura pas d'affrontements.»
Depuis quelques jours, toutes les parties ont multiplié les appels au calme. Le premier ministre kosovar, Hashim Thaçi, a convié les 100 000 Serbes du nord et du sud du Kosovo à participer à la nouvelle république. Thaçi, qui ne fait pas un geste sans s'être concerté avec les Européens et les Américains, a aussi invité les 200 000 Serbes qui avaient quitté le pays en 1999 à revenir.
Après la vaine tentative de la Russie de soulever à nouveau le débat au Conseil de sécurité de l'ONU, même la Serbie semble résolue à l'inévitable. Tout en répétant qu'il n'abandonnera jamais le Kosovo, le premier ministre serbe Vojislav Kostunica a convié ses compatriotes à ne pas quitter le Kosovo. La Serbie, qui a symboliquement reporté la signature d'un accord de libre-échange avec l'Union européenne, n'aurait rien à gagner à se retrouver avec des dizaines de milliers de réfugiés sur ses terres. Plus tôt cette semaine, le général serbe Zdravko Ponos a déclaré que, si l'indépendance du Kosovo était un «événement politique malheureux», il ne pouvait pas y avoir de «solution militaire».
«Nous sommes surtout heureux de constater que la Serbie ne devrait pas multiplier les mesures de représailles», dit Jeta Xharra. Certes, le Parlement serbe a affirmé qu'il annulerait symboliquement toute déclaration d'indépendance. Un plan de rétorsion serait déjà élaboré qui pourrait amener la Serbie à réduire ses liens avec les pays qui reconnaîtront le nouvel État. Mais tout dépend évidemment de leur nombre. On s'attend à ce que quelques douzaines de pays, dont la majorité des membres de l'Union européenne, reconnaissent le Kosovo dans les heures qui suivront la déclaration.
La Serbie songerait à imposer un embargo commercial à la frontière. Mais la suspension des livraisons d'électricité vers le Kosovo serait de moins en moins envisagée. Elle pénaliserait surtout les Serbes du Kosovo et priverait la Serbie de ses exportations vers la Macédoine et la Grèce. La coupure du réseau de téléphonie cellulaire aurait le même effet. Elle ferait surtout souffrir les Serbes du Kosovo, les Kosovars albanais ayant depuis longtemps abandonné les compagnies de téléphone serbes.
Une étincelle suffirait
Les responsables internationaux ont beau contrôler la situation et les Kosovars, suivre méticuleusement les consignes de l'Union européenne, «il suffirait d'un seul incident pour mettre le feu aux poudres», dit Pierre Dufour, un ancien officier de l'armée de l'air française devenu travailleur humanitaire et qui fréquente la région depuis 1992. M. Dufour vient de résumer son expérience du pays en publiant Kosovo, on a marché sur la paix (Thélès). «Il faut surtout craindre la peur panique qui pourrait s'emparer des minorités serbes, dit-il. Les 60 000 Serbes du Sud pourraient se mettre à fuir vers la Serbie et même provoquer la sécession des villages du Nord. Dans les Balkans, tout peut arriver.»
En 2004, la noyade accidentelle ou criminelle de trois enfants albanais avait littéralement enflammé Mitroviça, la capitale du nord du Kosovo, où Serbes et Albanais vivent de part et d'autre de la rivière. En 48 heures, les incidents firent une trentaine de morts, plusieurs centaines de blessés et déplacèrent 3200 personnes. Des églises et des mosquées furent détruites.
Demain, les 16 000 hommes de l'OTAN, regroupés dans la KFOR, seront sur le qui-vive. Comme les 1500 policiers de la UNMIK mandatés par l'ONU et qui seront bientôt remplacés par une mission européenne. Les unités spéciales d'intervention de la jeune police du Kosovo ont d'ailleurs fait un exercice public cette semaine à quelques kilomètres de Pristina afin de montrer leur préparation à toute éventualité.
«Mais la peur est toujours diffuse dans cette région, dit Pierre Dufour. Elle est souvent injustifiée, mais elle est là quand même, et on ne peut pas s'attendre à ce qu'elle disparaisse de sitôt.»
Le plan Martti Ahtisaari, élaboré par l'Union européenne, offre pourtant aux Serbes du Kosovo une forte décentralisation afin d'assurer le respect de leurs droits, dit-il. Les garanties imposées par l'Union comportent une autonomie municipale importante. La police kosovare a embauché de nombreux policiers serbes et la minorité a une représentation garantie au Parlement, sans compter deux ministres d'office dans le gouvernement.
«Si les choses se passent mal, les risques de partition sont réels», dit Dufour. Les quatre municipalités serbes qui bordent la Serbie le long de la rivière Ibar pourraient déclarer leur indépendance même si la Serbie ne semble pas intéressée pour l'instant à favoriser un tel scénario qui lui fermerait pour longtemps la porte de l'Union européenne.
Une région sensible
Ces craintes s'étendent jusqu'en Bosnie, où la région autonome serbe appelée Republika Srpska pourrait elle aussi réclamer son indépendance. Certaines organisations radicales (comme SPONA) affichent ouvertement cette intention même si les responsables de l'ONU se font rassurants en affirmant que les frontières de la Bosnie ne changeront pas.
En Serbie, l'indépendance du Kosovo pourrait aussi avoir d'importantes répercussions. La coalition au pouvoir regroupant quatre partis pourrait être mise à mal. Mais on ne s'attend pas à ce que le premier ministre conservateur Vijislav Kostunica mette radicalement en péril les relations de son pays avec l'Union européenne, qui a promis à la Serbie une intégration rapide.
«La Serbie va devoir choisir entre ses vieilles obsessions et son avenir, qui est dans l'Union européenne, dit Pierre Dufour. Mais il lui faudra du temps.» Comme il faudra du temps aux Serbes du Kosovo pour accepter leur nouveau statut. Pierre Dufour n'écarte pas la possibilité que, sans sécession formelle, le fossé se creuse à un point tel qu'en pratique, Serbes et Albanais du Kosovo se retrouvent devant une partition de fait.
La reconstruction économique du Kosovo ne sera pas non plus chose facile, dit-il. Le pays vit depuis dix ans sous perfusion de l'aide étrangère. «Les mines ont été abandonnées depuis 15 ans. Sans statut officiel, il était pratiquement impossible de financer le moindre investissement. Et puis, il y a la corruption et les puissantes mafias qui ont profité de la disparition de l'État. L'agriculture est tellement désorganisée que les Kosovars ne produisent même pas le yaourt qu'ils mettent dans leur plat national. Ils l'importent de Slovénie!»
Mais Jeta Xharra ne manque pourtant pas d'optimisme. Les Kosovars veulent diriger leurs affaires et ne plus dépendre de l'aide étrangère. Elle considère cependant que l'OTAN est là pour longtemps. «C'est une question de sécurité. Avec deux millions d'habitants, le Kosovo ne peut pas se doter d'une armée conséquente. Un jour, nous serons membres de l'Union européenne. Dans quelques années, probablement en même temps que nos voisins de Macédoine et de Bosnie. Pour l'instant, nous rêvons seulement de ne plus faire parler de nous à l'étranger.»
Correspondant du Devoir à Paris
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