En aparté - Le Canada, Félix, les ours et la littérature

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Jean-François Nadeau
Édition du samedi 16 et du dimanche 17 février 2008

Mots clés : littérature québécoise, Le Monde, Philippe Val, Culture, Livre, Montréal, Canada (Pays)

Le directeur de Charlie Hebdo, Philippe Val, expliquait à ses lecteurs, il y a quelques jours, qu'il connaît bien «le Canada». À preuve, voyez-vous, il y est déjà allé. Comme bien d'autres avant lui, il confond volontiers «le Canada» avec l'île de Montréal, mais bon...

Dans ses spectacles de faux chanteur, Val fredonnait jadis quelque chose qui se voulait un hommage à Félix Leclerc. Il préfère d'ailleurs encore notre bon vieux Félix au jeune Garou, avoue-t-il, puisque celui-ci «chante avec un ours dans la gorge, parce que là-bas il n'y a pas de chat». Personne n'en sera surpris: Val exècre aussi Céline Dion. Changera-t-il d'avis en lisant l'essai profond qu'entend lui consacrer Denise Bombardier, partie d'ailleurs ces jours-ci en Afrique du Sud sur la trace de son gibier de vedette?

Pour tout dire, le bavard directeur de Charlie Hebdo connaît aussi bien «le Canada» qu'il croit connaître Leibtniz et Spinoza, ces deux philosophes dont il saupoudre toujours allègrement ses éditoriaux pour parler de tout et de n'importe quoi.

Depuis les cimes de ses habituelles certitudes sur le monde, Philippe Val explique ainsi dans son canard parisien que le «gouvernement canadien a mis au point une sorte de système appelé "accommodement raisonnable"». Voulez-vous un exemple de ce que ces «accommodements» ont hélas permis au nom de l'affirmation du «racisme»? Val nous donne en pâture un fait que lui seul semble connaître. «L'année dernière, raconte-t-il, les religieux musulmans ont voulu exiger le port du voile pour les joueuses de hockey»!

Vous avez déjà entendu parler d'une équipe féminine de hockey qui voulait rendre le port du voile obligatoire en plus du casque à visière et des épaulettes? Cette équipe féminine, qui existe sûrement puisque Val en parle, joue-t-elle à l'aréna de Verdun ou à celui de Chicoutimi? Hélas, Val ne nous le dit pas...

Mais enfin, ce n'est rien de bien grave puisque pareille rigolade, qui se veut tout de même sérieuse, est signée Philippe Val. D'aussi loin que Paris, on voit souvent mal le détail. Normal. Excusons-le.

Du travail bâclé

Autrement plus sérieuse est la chronique très bâclée que signe cette semaine Pierre Assouline dans l'espace que lui réserve le site Internet du journal qu'est Le Monde. Sous l'habituel chapiteau de «La République des idées», Assouline reprend, dans un article intitulé «Tabarnak! et la littérature française?», les conjectures farfelues de Jacques Folch-Ribas et Lysiane Gagnon, deux chroniqueurs montréalais qui, eux, n'ont pas l'excuse de la distance pour se permettre de divaguer ainsi.

Sans rien vérifier, c'est-à-dire tout comme l'ont fait ses confrères montréalais, Assouline écrit ceci, qui résume assez le propos de nos deux gazetiers locaux: «Les autorités québécoises ont-elles sérieusement l'intention de bannir toute littérature française au profit exclusif de leur littérature nationale dans les programmes d'enseignement du secondaire? Déjà qu'elle a la portion congrue!»

Lysiane Gagnon et Folch-Ribas ont en effet laissé entendre que «le ministère de l'Éducation a fait parvenir aux enseignants un sondage» dont deux questions «laissent clairement supposer que l'on songe sérieusement, en haut lieu, à bannir complètement les cours de littérature française au profit de la littérature québécoise qui a déjà sa part du lion dans les programmes d'enseignement».

D'où sort cette histoire bourrée d'énormités? Le ministère aurait-il vraiment un programme caché? Ces supputations sont énoncées sur la seule base d'un simple sondage interne qui a plus ou moins circulé dans divers collèges.

Ce sondage n'est en fait qu'un simple questionnaire d'un «sous-comité des enseignantes et enseignants de français» qui fait poliment suite à une rencontre civilisée tenue le 14 mars 2007 entre certains professeurs et des représentants du monde de l'édition québécoise. Voilà pour le «haut lieu». On est fort loin ici, est-il besoin de le souligner, d'un simple embryon de mesure gouvernementale!

«Le sondage interne auquel les enseignants des départements de français du réseau collégial ont répondu provenait de moi», explique au téléphone la responsable du sous-comité en question, Marie Gagné. Ce document, purement consultatif, bien des professeurs de français affirment d'ailleurs ne l'avoir jamais vu! Le document avait tout au plus pour objectif de mieux cerner la position déjà établie par les professeurs à l'égard de leur enseignement de la littérature. Cet enseignement est justement centré sur la littérature française depuis plusieurs années, au contraire de ce qu'affirment les chroniqueurs de La Presse.

Qui parle par ailleurs de faire disparaître la littérature française de l'enseignement? Certainement pas l'Union des écrivains, ni même l'association des éditeurs.

Jamais l'Union des écrivains québécois, écrit sa vice-présidente, n'a «suggéré que l'on abandonne l'enseignement de la littérature française. Elle a simplement informé les professeurs de français, dans une lettre envoyée à tous les départements de lettres, en novembre dernier, de la possibilité qui s'offrait à eux d'inclure des oeuvres québécoises dans les quatre cours de littérature dispensés au collégial sur une période de deux ans.»

De son côté, le président de l'association des éditeurs, Gaston Bellemare, rappelle que, d'aussi loin qu'il s'en souvienne, «l'ANEL n'a jamais dit ni formulé l'hypothèse» avancée par Lysiane Gagnon, à savoir «d'exclure complètement la littérature des cours de niveau collégial».

Faut-il faire reproche au syndicat des écrivains ou à l'association des éditeurs de suggérer qu'on pourrait peut-être faire un peu mieux au collège pour la littérature québécoise? Est-il légitime de se soucier que les Aquin, Ferron, Blais, Miron, Hébert, Roy, Soucy et autres puissent aussi être connus des jeunes lecteurs? Une connaissance générale accrue de la littérature québécoise éviterait peut-être à Lysiane Gagnon elle-même de situer la parution d'Angéline de Montbrun de Laure Conan en 1848 plutôt qu'en 1881.

Lysiane Gagnon a tout faux lorsqu'elle affirme que la littérature québécoise a «déjà la part du lion dans les programmes d'enseignement». Une très forte majorité de collèges offrent deux cours de littérature française sur quatre, voire trois. Voltaire et Camus n'ont jamais été aussi lus au Québec! Pourtant, aucune directive du ministère ne les prescrit à titre de lectures obligatoires. Ce sont les départements des collèges qui ont choisi, de leur plein gré, cette répartition des corpus en penchant surtout en faveur de la littérature française. La majorité des élèves québécois passent donc en moyenne huit mois à étudier la littérature française et quatre seulement dans des ouvrages québécois. Nombre de profs de littérature des collèges sont pourtant membres de l'UNEQ, comme chacun le sait!

En un mot, personne ne remet en cause l'importance de cette acquisition d'une plus large culture qui intègre la littérature québécoise.

Mais comment fait-on aujourd'hui pour intéresser de jeunes collégiens, dont les aptitudes sont au demeurant très diverses, à un corpus littéraire commun, surtout lorsqu'ils sont souvent issus de plus de cent pays? Les taux d'échec sont élevés en littérature, si j'ai bien compris. Plusieurs collèges ont décidé en conséquence de ne plus essayer de couvrir l'ensemble de l'histoire littéraire française pour mieux se concentrer sur certaines périodes. Est-ce la bonne voie? Cela mérite certainement discussion. Nous avons déjà assez souffert des théoriciens patentés des facultés des «sciences de l'éducation» pour se donner la peine de mieux les surveiller.

Chose certaine, la littérature n'est pas passée sous le tapis dans les collèges. On le voit ne serait-ce que par l'enthousiasme que suscite depuis quelques années le Prix littéraire des collégiens.

La littérature est par contre de plus en plus abandonnée dans les médias. Si les chiens de garde du système d'éducation sont heureusement encore nombreux, où se trouvent ceux qui devraient rager de voir si peu d'attention accordée aux livres dans nos journaux de même que sur les ondes de nos radios et de nos télés?

jfnadeau@ledevoir.com


Vos réactions


je me réjouis - par henri gabrysz
Le dimanche 17 février 2008 20:00

SCOOP: Le Québec: "Un jeune pays"... (Mme Lysianne Gagnon) - par l poisson
Le samedi 16 février 2008 23:00

@joseph giguère - par henri gabrysz
Le samedi 16 février 2008 17:00

L'Annihilation tranquille - par Jean Dunois
Le samedi 16 février 2008 05:00

Je ne me fie jamais à ce qu'écrit Lysianne Gagnon - par Joseph Giguère
Le samedi 16 février 2008 04:00

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