L'antihéros de l'Holocauste

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Martin Bilodeau
Édition du samedi 16 et du dimanche 17 février 2008

Mots clés : Holocauste, Stefan Ruzowitzky, Cinéma, Culture, Autriche (Pays)

Le réalisateur autrichien Stefan Ruzowitzky propose un film étrange sur un personnage moralement ambigu

source mongrel média
Stefan Ruzowitzky sur le plateau de tournage des Faussaires

Les Faussaires, en lice pour l'Oscar du meilleur film en langue étrangère, raconte une histoire incroyable et, pour la grande majorité d'entre nous, inédite. Durant la Deuxième Guerre mondiale, les nazis montent dans le camp de concentration de Sachsenhausen une manufacture de faux billets de banque. Les travailleurs: des prisonniers, certains réputés pour leurs aptitudes de graphiste ou d'imprimeur, d'autres pour leur expertise absolue en la matière. C'est le cas de Salomon Sorowitsch (Karl Markovics), un faussaire au talent exceptionnel, qui sera nommé contremaître de cette fabrique clandestine en échange, comme pour les autres, de quelques privilèges et d'une vague promesse de survie.

Partant du livre-témoignage d'Adolf Burger, un codétenu communiste qui a tenté de saboter l'opération afin d'empêcher les nazis de faire tomber l'économie anglaise, sa principale cible, l'Autrichien Stefan Ruzowitzky (Anatomie), rencontré en septembre au Festival international du film de Toronto, bifurque le regard. Et aligne le sien sur celui de Salomon, un personnage moralement ambigu qui, ultimement, sera forcé de mettre son destin dans la balance.

Un bandit dans un camp

Stefan Ruzowitzky. La première fois que j'ai lu quelque chose au sujet de cette histoire, j'ai été immédiatement attiré par cette idée d'un bandit dans un camp de concentration. Je n'avais jamais imaginé une chose pareille, et elle me fascinait autant comme cinéaste que comme spectateur. L'histoire héroïque du résistant communiste nous est déjà familière. Celle de Salomon, en revanche, est plus obscure et plus fascinante. C'est un antihéros de l'Holocauste.

Le Devoir. On devine chez lui, dans les premières scènes du film campées peu après la guerre à Monte-Carlo, une sorte de culpabilité du survivant.

Le film commence avec un «happy-end»: un homme aux poches pleines d'argent, avec une belle femme à ses côtés, sur une terrasse de la Côte d'Azur. Et qui se demande s'il a mérité tout ça, s'il ne s'est pas trop approché du Mal, etc. C'est à Monte-Carlo que Salomon prend conscience du sacrifice qu'il a fait, et du sacrifice qu'il doit faire encore. Je ne voulais surtout pas raconter l'histoire d'un truand qui, ayant survécu à l'Holocauste, devient bon. Ça reviendrait à dire que le camp de concentration avait quelque chose de réhabilitant sur le plan des moeurs sociales. C'est extrêmement dangereux.

Votre film nous donne l'impression de pénétrer à l'intérieur d'un camp de concentration par une porte dérobée ouvrant sur une réalité différente de celles qu'on a connues jusqu'à ce jour...

J'ai toujours dit que je ne ferais jamais un film sur un camp de concentration. D'une certaine façon, je pense encore que je n'ai pas rompu ma promesse. On ne peut pas demander au public de s'identifier à un prisonnier d'un camp de concentration. La distance entre nos réalités est beaucoup trop grande. Par contre, il m'apparaît plus facile de décrire et de comprendre la situation de privilégiés qui, vivant en marge de l'horreur, prennent conscience que d'autres meurent de faim ou sont tués de l'autre côté de la cloison. Cette situation me renvoie à une question bien contemporaine, qui touche les pays riches desquels nous sommes issus: jusqu'à quel point nous permettons-nous de profiter de nos privilèges quand nous savons que la moitié du monde vit dans la misère?

Il vous fallait néanmoins incarner les personnages et leur détresse de détenus, évoquer l'horrible visage de l'Holocauste, bien qu'à la sauvette. Comment en montrer assez sans trop en dire?

Avec mon équipe, notre principe de base est resté simple: une approche contemporaine et frontale, sans les sparages d'une caméra clandestine à la Dogma. On est demeurés, tout du long, dans l'axe du regard de Salomon. Il n'y a pas une scène dans le film où on parle de lui sans sa présence dans l'image. De cette façon, on oblige les spectateurs à se mettre dans sa position. Avec lui pour guide, il a néanmoins fallu que je tourne quelques scènes pour montrer la réalité de l'autre côté de la cloison afin de faire sentir le danger et la peur dans laquelle mes personnages vivaient chaque jour.

Quel lien faites-vous entre Les Faussaires et les films de genre que vous avez tournés jusqu'ici, dont Anatomie, qui vous a fait connaître à l'extérieur de votre pays?

Je tournerai à l'été mon prochain film avec des enfants, pour des enfants, à partir des échanges que j'entends dans la chambre à coucher des miens. Les enfants occupent une place importante dans ma vie, tout comme mes grands-parents nazis, à qui je pensais en écrivant certains dialogues des Faussaires. Je fais les films qui me paraissent importants au moment de ma vie où je les fais.

Votre film a été coproduit avec l'Allemagne. Est-ce l'histoire du film qui a dicté cette décision?

Non. La coproduction avec l'Allemagne est un passage obligé si on veut tourner des films d'une certaine envergure. L'Autriche n'a pas d'industrie cinématographique à proprement parler, si bien que tout projet dont le budget dépasse les 500 000 euros doit être cofinancé. Par l'Allemagne dans mon cas et celui de Hans Christian Schmidt, par la France dans le cas de Michael Haneke. Mais le financement allemand des Faussaires a certes été facilité par le fait que le film raconte une partie de l'histoire commune de nos deux pays.

Collaborateur du Devoir


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Le samedi 16 février 2008 11:00

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