Le poids des influences

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Fabien Deglise
Édition du samedi 16 et du dimanche 17 février 2008

Mots clés : achat local, recommandations, Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire québécois, Alimentation, Consommateur, Québec (province)

Laszlo Balogh, Reuters
La commission suggère à Québec de reconnaître à l'avenir «une ou des associations professionnelles représentatives des producteurs agricoles», faisant ainsi trembler les piliers d'un temple qui mérite, au pire, de s'écrouler ou, au mieux, de mettre ses fondations au goût du jour.

Photo: Agence Reuters

Le paradoxe est amusant. Malgré son caractère audacieux, parfois révolutionnaire et même visionnaire, le rapport final de la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire québécois (CAAAQ, pour les adeptes d'acronymes imprononçables!), rendu public cette semaine, a en grande partie été teinté par les idées qui émanent de l'univers syndical agricole et de l'industrie agroalimentaire. Et, forcément, les idées de groupes de citoyens et d'organismes représentant les consommateurs n'ont pas été aussi influentes, indique une double analyse de contenu, qualitative et quantitative, effectuée par Le Devoir. Mais étrangement, ce poids des influences n'a pas fait pencher la balance à certains endroits précis, là où les grands ténors de l'agriculture industrielle l'auraient bien voulu.

Ainsi, en ce qui a trait aux modes de production, aux outils de transformation, à la mise en marché, à la santé des consommateurs et à la gouvernance, les principales recommandations présentées au gouvernement Charest par cette commission s'inspirent fortement des propositions faites par les fédérations d'agriculteurs, par l'Union des producteurs agricoles (UPA) -- le géant syndical dans le domaine, dont la domination est remise en question aujourd'hui -- et par les représentants de l'industrie lors des consultations publiques organisées au cours des derniers mois. Leur présence est d'ailleurs perceptible dans plus de la moitié des idées défendues par la CAAAQ dans son rapport.

Rappelons qu'au total, 770 mémoires ont été présentés. Ces documents contenaient pas moins de 900 propositions que la commission a rassemblées en septembre dernier dans le Registre des propositions issues des audiences nationales, qui fait 200 pages. Chaque idée y est associée au groupe qui l'a soumise aux commissaires chargés de prendre le pouls et de sonder le coeur du Québec sur la question agricole et alimentaire.

Or, en passant ce registre au crible pour guider la lecture du rapport de la commission, on constate que si tout le monde a reçu une oreille attentive, les groupes de citoyens, les associations de consommateurs, les groupes de pression environnementaux et les regroupements agricoles alternatifs ont été une source d'inspiration pour environ un quart des recommandations de la commission portant sur la production agricole, la distribution alimentaire et les façons de gérer ce secteur. Les institutions scolaires et les groupes d'étudiants peuvent se réjouir d'avoir guidé 4 % de ces recommandations, contre 2 % pour les citoyens s'étant adressés à la CAAAQ à titre personnel.

Profondes remises en question

La disparité des influences est évidente. Et pourtant, elle ne permet pas de conclure immédiatement, comme plusieurs aimeraient le faire, à un biais latent de cette commission en faveur de la branche productiviste et industrielle du monde agricole. Loin de là.

L'appel à la fin du monopole syndical de l'UPA lancé par la CAAAQ en est d'ailleurs une preuve flagrante. La commission suggère en effet à Québec de reconnaître à l'avenir «une ou des associations professionnelles représentatives des producteurs agricoles», faisant ainsi trembler les piliers d'un temple qui mérite, au pire, de s'écrouler ou, au mieux, de mettre ses fondations au goût du jour, comme l'indiquent les étudiants de la faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation de l'Université Laval. Comme pour donner le ton, la CAAAQ a d'ailleurs décidé de citer cette relève en ouverture de son document.

Extraits: «L'environnement dans lequel l'agriculture et l'agroalimentaire évoluent présentement diffère grandement de celui qui a donné le jour à la plupart des politiques en cours», disent ces étudiants, qui estiment que le temps est venu de faire «preuve d'audace» afin «de redéfinir la place de l'agriculture dans la société».

Or, avec ses 49 recommandations, l'organisme de consultation et de réflexion n'hésite d'ailleurs pas à emprunter cette voie de la modernité en réclamant des changements d'approche majeurs, dont les gros acteurs influents du milieu se passeraient bien. Les «assouplissements» aux règles de mise en marché collective en font partie. Ils visent, selon la CAAAQ, à faire émerger des «produits différenciés» dont les chances de survie sont actuellement très minces dans un monde où industrialisation, rendement et maximisation des profits dominent.

Ce projet anime depuis plusieurs années des groupes comme Solidarité rurale et l'Union paysanne qui, à cet égard, ont visiblement été plus qu'écoutés par les commissaires. Il suscite aussi la colère chez l'UPA qui, cette semaine, s'est d'ailleurs dite franchement déçue par plusieurs aspects du rapport, le jugeant même, à certains endroits, source de graves divisions. Cette réaction épidermique démontrerait donc que le remède préconisé par la commission est sans doute le bon!

En suggérant également l'adoption d'une politique «concertée d'approvisionnement des écoles, des centres de la petite enfance, des hôpitaux, des centres d'hébergement et des centres de détention en produits agricoles québécois contribuant à la saine alimentation», le rapport final de la commission fait également le bonheur de plusieurs groupes de pression qui, d'ordinaire, ne se sentent guère écoutés des institutions lorsqu'ils parlent d'une agriculture de proximité à visage humain.

Des idées qui tombent à l'eau

L'achat local, poussé par Équiterre, l'Union paysanne ou Option consommateurs, est donc glorifié par la CAAAQ. Mais ce n'est pas forcément le cas de plusieurs autres idées émanant de groupes similaires, que les commissaires ont finalement décidé de ne pas retenir.

C'est ce qui est arrivé par exemple à l'Ordre professionnel des diététistes du Québec, qui rêve que «l'acte alimentaire» devienne un «élément du curriculum scolaire du CPE jusqu'à la fin du secondaire». Mais la CAAAQ n'a pas jugé bon d'inciter Québec à adhérer à cette logique.

Autre thème, même conséquence: la CAAAQ laisse aussi en plan le projet d'étiquetage des organismes génétiquement modifiés (OGM), pourtant défendu devant la commission par une brochette d'organismes ancrés dans toutes les sphères de la société. De ce consensus fort, le rapport final fait seulement émerger quelques suggestions timides. L'une d'elles consiste à améliorer la traçabilité des OGM... après concertation avec les autres provinces et le gouvernement fédéral, toutefois. La déception doit être palpable dans les rangs des «anti».

Le même sentiment pourrait bien animer la Direction de la santé publique, qui devra conserver dans ses dossiers sa proposition de soutenir les projets concrets comme l'agriculture urbaine, c'est-à-dire les jardins communautaires à proximité des quartiers défavorisés et des lieux publics, afin d'encourager les Québécois à mettre plus de fruits et de légumes dans leur assiette. Cette idée n'a pas non plus été retenue sous cette forme par les commissaires.

Mais comme dirait l'autre, ce n'est peut-être que partie remise puisque les propositions honorées, les propositions décriées et les propositions rejetées pourraient avoir d'autres chances de resurgir si ce rapport final devait finir sur une tablette...

conso@ledevoir.com


Vos réactions


Analyse fastidieuse mais éclairante - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le dimanche 17 février 2008 16:00

Pas très décévant, sauf pour les mangeurs de soya - par l poisson
Le dimanche 17 février 2008 02:00

Très décevant! - par lise jacques (lisejacques@gmail.com)
Le samedi 16 février 2008 08:00

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