À la défense de la télé publique

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Paul Cauchon
Édition du vendredi 15 février 2008

Mots clés : télé publique, Michel Drucker, Média, France (pays), Québec (province)

Michel Drucker à l'heure des bilans après 44 ans de télévision

Le service public «est le seul où l'on peut prendre des risques», où l'on peut «montrer aux gens non seulement ce qu'ils aiment mais ce qu'ils pourraient aimer», dit Michel Drucker.

Photo: Jacques Nadeau

Derrière son image d'animateur consensuel et gentil, Michel Drucker a son franc-parler et les idées claires. Il plaide avec passion pour la télévision publique, critique l'obsession des cotes d'écoute des chaînes privées, s'indigne de la télé-réalité et s'en prend à la presse d'opinion sérieuse devenue «une presse people».

Peut-être que cette franchise vient d'une nouvelle reconnaissance. Car après 44 ans de télévision, voici que lui, l'autodidacte angoissé, est invité sur les plateaux des émissions littéraires en compagnie des grands auteurs pour parler de son autobiographie, Mais qu'est-ce qu'on va faire de toi?, publiée chez Robert Laffont avant les Fêtes. Un best-seller en France.

Et voilà qu'il apparaît comme un des derniers grands représentants d'une certaine «qualité française».

De passage au Québec pour une petite tournée de promotion de son livre, l'animateur-vedette défend farouchement la liberté de la télévision publique. «Il existe un véritable fossé entre le public et le privé», dit-il. Le service public «est le seul où l'on peut prendre des risques», où l'on peut «montrer aux gens, non seulement ce qu'ils aiment, mais ce qu'ils pourraient aimer».

La télévision privée, elle, «est obligée de s'adresser au téléspectateur en termes de consommateur. Pour elle, une émission est bonne si elle attire cinq millions de téléspectateurs et mauvaise si elle en attire trois. Mais c'est faux. C'est comme si on disait que n'importe quel film érotique qui fait un carton est meilleur qu'un film de Denys Arcand».

Dans le secteur public, explique-t-il au Devoir, «nous ne sommes pas obligés de nous adresser à des consommateurs. Quand j'invite Jean Daniel [du Nouvel observateur], je ne me dis pas que je vais perdre les ménagères qui veulent acheter de la lessive. Le privé, lui, est obligé de s'adresser à des cibles imposées par le tyran publicitaire».

Quant à la télé-réalité, elle suscite son mépris. «C'est le déshonneur de la télévision, le contraire de la création», dit-il.

Dans son livre, il en remet: «la télé voyeuse, celle qui lorgne par le trou de la serrure, celle qui fait son beurre de la détresse morale, de la misère sexuelle, celle qui filme les désoeuvrés de la télé-réalité comme des rats de laboratoire, ne sera jamais la mienne».

Devenue une vedette du petit écran, particulièrement avec ses deux grandes émissions, Champs-Élysées et maintenant Vivement dimanche, Michel Drucker est parti de loin, de très loin.

«Je n'ai rien retenu, rien enregistré, rien appris entre sept et dix-sept ans, raconte-t-il. J'ai passé 40 ans à rattraper cette époque.»

La télévision «a été mon école, mon université. Elle a été la chance de ma vie, elle a comblé mes lacunes.»

Son père avait de grandes ambitions pour lui, mais il ne cessait de lui répéter: «Mais qu'est-ce qu'on va faire de toi?», d'où le titre de son livre.

Après quelques petits métiers, Drucker plonge en direct un soir de janvier 1965 comme journaliste des nouvelles sportives. Il tremble, il est terrifié, il est mauvais. L'anecdote est foudroyante: son père appelle à la station pour demander qu'il soit viré, soutenant qu'il n'a aucun talent. Mais les téléspectateurs, eux, l'encouragent dans la rue, semaine après semaine, à s'améliorer.

«J'ai passé ma vie à répondre à deux questions, explique Michel Drucker. D'abord, à "qu'est-ce qu'on va faire de toi" et ensuite, à ce coup de téléphone de mon père. Ce furent mes deux moteurs pour avancer.»

Son apprentissage se fait à la dure. «Je suis un des derniers survivants d'une télévision qui n'a jamais utilisé de prothèses comme une oreillette ou un prompteur [télésouffleur].»

Mais aujourd'hui, tant les stars que les personnalités politiques se précipitent sur le plateau de Vivement dimanche. Sur le canapé rouge de l'émission, Michel Drucker refait chaque semaine le parcours d'un invité, en plongeant aussi dans son enfance. «Quand je rencontre quelqu'un, dit-il, je lui demande: "D'où vous venez?", "Que font vos parents?", et je l'invite à me parler de son enfance. Ça me passionne. On ne peut pas comprendre des personnalités comme Johnny Halliday, Céline Dion, Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy ou qui que ce soit si on ne connaît pas leur enfance.»

Michel Drucker refuse de se sentir responsable de la tendance «people» remarquée dans la classe politique. «Quand j'ai commencé à inviter des politiciens, dit-il, les journalistes politiques m'ont critiqué, mais les personnalités politiques venaient me raconter des choses qu'elles ne disaient jamais ailleurs, qui alimentaient ensuite la discussion chez les autres journalistes.»

La véritable «pipolisation», dit-il, vient maintenant de la presse d'opinion. «Les problèmes conjugaux de Sarkozy ou de Ségolène Royal, ce n'est pas moi qui en ai parlé. C'est sur le site du Nouvel observateur, le magazine le plus sérieux de la gauche, intellectuel, cultivé, lettré, que j'ai lu que Sarkozy allait divorcer. C'est sur le site de L'Express qu'on a appris sa nouvelle flamme. C'est le site du Nouvel obs' qui a publié récemment ce texto honteux sur Sarkozy. Il est vrai que les politiques jouent la transparence, mais la presse d'opinion fait des choses que jamais je n'oserais faire. Elle a franchi la ligne jaune, elle est devenue une presse "people".»


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