Le couple, un accident de l'histoire?
Mots clés : couple, amour, Jacques Attali, Québec (province)

Photo: Agence Reuters
L'auteur commence son périple au pays de l'amour par un survol des relations animales, où on apprend par exemple que la punaise, dont le mâle perfore le corps de sa partenaire n'importe où, pratique la copulation comme un sport extrême, avec semble-t-il quelque 200 rapports sexuels par jour, pour moitié homosexuels.
Chez l'homme, les formes les plus complexes d'union existent depuis les débuts de l'humanité et, dans ce tableau, la monogamie n'apparaît en effet que bien tard, avec les débuts du christianisme. En fait, écrit Attali, si l'on considère l'histoire de l'humanité, «seule une relation sexuelle entre une mère et ses fils est universellement réprouvée».
Puis vient le christianisme. «Nul au monde, avant lui, n'a prétendu imposer à l'espèce humaine tout entière une monogamie absolue, une fidélité totale, une relation irréversible. Nulle religion n'a prétendu gérer avec une aussi grande précision la vie sexuelle de chaque fidèle. Pour Paul et ses disciples, le sexe constitue un scandale, alors que, pour les religions précédentes, c'est le célibat qui est insupportable. [...] La monogamie prend, dès lors, une forme absolue: une seule femme, un seul homme, toute une vie, dans le refus de la sensualité et sous la surveillance tatillonne de Rome», écrit-il.
La polyandrie, par laquelle une femme est unie à plusieurs hommes, est présente en particulier dans un contexte de guerre, quand de nombreux hommes sont susceptibles de mourir au combat, pour assurer l'avenir de la famille et éviter que la femme ne devienne veuve. Sur l'ensemble de la planète, avance Attali, elle est encore pratiquée par 1 % de la population, entre autres au Ladakh, en Inde, pour éviter le morcellement des terres, alors que seul l'aîné des garçons est autorisé à se marier, partageant sa femme et sa terre avec ses frères cadets. Dans certaines tribus, comme chez les Canelas, en Amazonie, une femme enceinte «doit avoir un maximum d'amants, pour nourrir le foetus, bloquer le sang, s'occuper de l'enfant, lui apporter du gibier et le former aux rituels».
Une liberté surtout masculine
On le sait cependant, la polygynie de l'homme est infiniment plus répandue que son opposé, et même au XIXe siècle, alors que la vie des couples se libère, raconte Attali, l'adultère féminin est beaucoup plus sévèrement condamné que celui des hommes. Attali cite d'ailleurs une réponse qu'un vizir du grand Soliman musulman donne à un envoyé de Charles Quint qui lui reproche sa polygynie, réponse qui a été mise en poème par Ben-Abdoul-Kiba: «Je te permets de boire, permets-moi d'aimer.»
Encore en 1804, en France, l'homme a le droit d'être adultère et polygame si ses épouses ne vivent pas toutes sous le même toit, tandis que la polyandrie et l'adultère féminin sont interdits par le Code civil. En Chine, dès les premiers royaumes, la polygynie est précisément hiérarchisée. Un paysan est monogame, un noble a deux épouses, un officier en a trois, un seigneur fieffé en a neuf et un roi en a douze, en plus de ses concubines. Selon Attali, c'est de ces rivalités entre femmes que naît la première littérature amoureuse, qui fait vivre par procuration à ses lecteurs passions, séduction, érotisme.
L'amour romantique arrive d'ailleurs relativement tard dans l'histoire de l'Occident, et c'est étonnamment par l'entremise d'une secte religieuse des Balkans, les bogomiles, qui haïssaient la sexualité, que l'amour courtois fait son apparition. «Débarrassé de la sexualité, l'amour s'installe d'abord dans la poésie des troubadours qui parcourent les châteaux des pays de langue d'oc, influencés, disent certains, par les cathares. Pour eux comme pour les cathares, le fin'amor ne doit jamais être physique et finit nécessairement de façon tragique», écrit Attali.
Dans un contexte où la sensualité est interdite et où même «s'aimer n'est jamais un sujet de conversation, le carnaval et désormais la Saint-Valentin sont l'occasion de libérations érotiques».
Reste que la liberté, voire le libertinage, n'a pas tardé à reprendre ses droits, entre autres en littérature, avec le marquis de Sade et Casanova en tête. À la fin du XVIIIe siècle, à Paris, écrit Attali, 30 % des naissances sont illégitimes. Dans un plaidoyer pour le divorce en France au XIXe siècle, Hippolyte Adolphe Taine écrit: «On s'étudie trois semaines; on s'aime trois mois; on se dispute trois ans; on se tolère trente ans: et les enfants recommencent.»
Le mariage économique
La monogamie, qui a été pratiquée tout au moins de façon provisoire partout sur terre, a cependant l'avantage de préserver l'équilibre des sexes, hommes et femmes étant à peu près aussi nombreux. Elle est aussi souvent largement affaire d'économie et trouve parfaitement sa place dans un contexte de capitalisme et d'obsession de l'épargne.
«Presque partout -- aujourd'hui encore sur une large partie de la surface du globe -- le mariage monogame n'est pas une histoire d'amour. Il est l'union de deux familles pour protéger des terres ou pour les réunir, et les époux n'ont pas leur mot à dire», écrit l'auteur.
La révolution d'aujourd'hui tient d'ailleurs du fait que «le droit à l'amour devient la première revendication véritablement planétaire», ajoute-t-il. Paradoxalement, les nouvelles techniques de reproduction permettent d'envisager l'humanité sous un jour entièrement nouveau, «pour en finir, peut-être, un jour, avec le besoin de l'Autre. Et donc avec l'Amour», écrit Attali, qui présente par conséquent son livre sur l'amour comme une «histoire merveilleuse et menacée».
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Amours
Jacques Attali, Fayard, Paris, 2007, 240 pages
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