Gilberto Gil, apôtre de la culture numérique libre
Mots clés : culture numérique, Gilberto Gil, Internet, Musique, Brésil (Pays)
Le ministre-chanteur donnera une conférence publique à Montréal

Photo: Agence Reuters
Devenu ministre de la Culture au sein du gouvernement Lula en 2003, il défend aujourd'hui activement la culture numérique libre si propice aux échanges et à la mixité artistique au coeur du mouvement tropicaliste. Il voit dans Internet un puissant outil de démocratisation des connaissances et d'autodétermination pour les plus démunis.
«L'avenir du divertissement, des communications, de la diffusion de la connaissance: dans toutes ces dynamiques sociales on voit l'importance de la contribution d'Internet, affirme le ministre-chanteur, dans une entrevue téléphonique avec Le Devoir. Ça donne accès à la culture à une plus grande part de la société, souvent exclue. Et ça accroît le sens de la participation à la vie politique.»
C'est comme apôtre de la culture numérique libre qu'il livrera une conférence vendredi à Montréal, à l'invitation de Media@McGill et de l'Institut des études canadiennes de l'université McGill. Culture numérique: réinventer le rêve du nouveau monde de l'Amérique fera état des pratiques novatrices du Web et abordera les enjeux délicats des politiques et des droits d'auteur en matière virtuelle.
Sa mission politique a toujours consisté à populariser la culture, depuis ses modestes débuts commeresponsable de la culture dans sa ville natale de Salvador de Bahia, dans les années 80. Une fois ministre, il a fait d'Internet le fer de lance de cette démocratisation, tant à l'échelle nationale que sur la scène internationale.
Il a notamment oeuvré à «brancher» le Brésil en multipliant les hot spots, ces points d'accès Internet gratuits. De 700 avant Noël, ils sont passés à 2000 depuis la nouvelle année.
«Notre but, c'est de nous rendre à 15 000 ou 20 000 d'ici trois ans, résume-t-il en vantant les mérites de cette initiative issue de son ministère. Les communautés qui étaient totalement exclues de cette culture en font maintenant partie; elles utilisent Internet, développent des projets qui leur sont propres.» Un artisan qui fabrique des sacs peut maintenant les vendre en en tirant un salaire décent, cite-t-il en exemple.
En 2005, le politicien artiste évoquait l'idée d'une Charte des droits d'Internet dans le cadre du Sommet mondial sur la société de l'information. La proposition est appuyée aujourd'hui par quelque 80 pays, dit-il. À l'échelle nationale, Gilberto Gil travaille à remanier la Loi sur le droit d'auteur afin de faciliter le partage des oeuvres tout en honorant leurs créateurs.
Certains de ces dossiers ministériels et d'autres, comme l'implantation de la télévision publique, ont incité l'artiste à prolonger sa vie de ministre en 2008. En novembre dernier, il avait annoncé qu'il abandonnerait ses fonctions politiques. Une tumeur aux cordes vocales l'avait rappelé à sa vocation première de musicien, quelque peu négligée pendant ces premières années au pouvoir. Pressé de rester par plusieurs, dont le président Lula, il a reporté sa démission à une date indéterminée.
«J'ai appris à mieux gérer ma vie de ministre», confie le chanteur. Il travaille actuellement à l'enregistrement d'un album qui comptera une dizaine de pièces originales. Autoproduit, mais distribué par Warner, selon les méthodes traditionnelles et par l'entremise du Web. De manière expérimentale, l'artiste a libéré de droits quatre ou cinq de ses pièces, afin que d'autres se les approprient et les transforment. Au grand dam de Warner.
Vivant, le tropicalisme
Mais Gilberto Gil n'en est pas à une lutte près. Né dans la campagne bahianaise en 1942, il s'initie à l'accordéon dès l'âge de huit ans, fasciné par les chansonniers de rue. La découverte de Gilberto sera déterminante, tout comme la rencontre de Caetano Veloso, avec qui il est emprisonné à la fin des années 60. La dictature alors en place au Brésil trouve leur musique subversive. Exilé en Grande-Bretagne, il jouera avec Pink Floyd et Yes avant de revenir triompher chez lui avec l'album Expresso 2222 et bien d'autres qui suivront, enregistrés avec Jorge Ben, les Wailers de Bob Marley ou Jimmy Cliff. Il en compte à ce jour près de 50. Quel regard porte-t-il sur cette oeuvre immense?
«J'aime particulièrement mes albums "live", Gilberto Gil ao Vivo, Quanta ao Vivo, Életracústico, dit-il simplement. Je me sens plus moi-même, plus vivant.»
À l'instar de l'un de ses fondateurs, le tropicalisme, courant (contre-)culturel plus que seulement musical, demeure lui aussi bien vivant aujourd'hui, selon lui.
«Un des rôles du tropicalisme était d'annoncer une nouvelle ère de diversité et de grande complexité, explique le chanteur. Je crois qu'on vit aujourd'hui dans ce monde que le tropicalisme annonçait. Ce qu'on appelle la musique pop prend des formes multiples, très mixtes, où se mélangent les airs locaux, plus traditionnels, aux éléments européens ou asiatiques. Tout cela est exploré, assimilé, "processé".»
Le tropicalisme ne s'enracine-t-il pas dans l'anthropophagie culturelle du poète brésilien Oswald de Andrade, qui subvertissait le mythe du sauvage, en mangeant, en assimilant, en incorporant la culture du Blanc pour mieux y résister?
D'où l'appel de Gilberto Gil à l'ouverture et à la gratuité de l'espace numérique, «le plus possible», insiste l'artiste politique. «La nature même d'Internet -- la rapidité de la circulation et les technologies qui se développent autour -- va dans ce sens, cultivant un sentiment de liberté et de partage, de contribution collective.»
Mais Gilberto Gil croit aussi à la nécessité de réguler Internet. Et il est convaincu de la responsabilité de l'État dans ce dossier. Son action politique en témoigne. «Il faut trouver un modèle de gouvernance sur Internet, plaide-t-il. C'est un travail que le gouvernement, le secteur privé et la société civile doivent mener conjointement, de manière complémentaire.»
La mixité et l'esprit de résistance contre-culturelle sont donc inscrits dans l'ADN brésilien. Les Brésiliens n'ont-ils pas été les premiers à transformer le maïs en éco-carburant, à militer pour l'accès aux médicaments génériques pour traiter le sida, faisant fi des brevets qui enrichissaient les multinationales pharmaceutiques sur le dos des pauvres? À cette liste, on peut désormais ajouter la résistance au harnachement trop sévère d'Internet et la défense d'une législation plus souple en matière de droit d'auteur. Et ce, par la voix d'un artiste, tout politicien qu'il soit.
Vos réactions
Intérêt? - par Denis Choquet
Le vendredi 15 février 2008 16:00
Muito saudade... - par Yvon Montoya (yvonmontoya@sympatico.ca)
Le mercredi 13 février 2008 06:00
Merci - par Yv Bonnier Viger (yv@sympatico.ca)
Le mercredi 13 février 2008 05:00

