Vos réactions

Faut-il être entendant?

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Elie Presseault
Envoyé Le lundi 18 février 2008 20:00



Loin de moi l'idée de prôner pour une ou une autre des voies possibles. Prétendre que les résultats de recherche n'ont pas d'orientation idéologique en soi... ça porte à débat.

L'implant cochléaire, tel que formulé, fait abstraction de l'intelligence et de l'aspect émotionnel du fait de l'existence d'une réalité sociale et communautaire entourant le fait Sourd, pour dire tout simplement que la potentialité du cerveau serait limitée si exposée à toute forme visuelle... autant dire que l'implant cochléaire serait plus efficace pour les sourds-aveugles - mais coudonc, il ne faudrait pas non plus qu'on communique avec leurs mains, en les touchant, communiquant en langage signé tactile -, sourd avec un petit s en passant... réduisant cette dimension à une donnée purement physique, une erreur de la nature... bref, une façon de vous montrer un certain aspect inhumain de ce qu'on prône dans les questionnements de recherche. Qu'est-ce qui est plus important? Entendre? Socialiser? Apprendre? S'accepter nous-mêmes et entre nous, humains différents? Être Sourd, ça se peut, et de plus en plus avec les technologies de communication en cours qui iront sans cesse en se développant.

Dans une société hyper-individualisée, néo-libérale comme la nôtre, il est aujourd'hui très complexe de penser en termes sociaux. Or, l'implant cochléaire est une forme de fracture sociale, si on pratique une séparation de corps. Nier, prétendre que l'exposition aux signes puisse apporter une forme de préjudice à la performance proprement auditive des enfants implantés... imaginez les formes de division sociale que cela met en cause... et les nombreux rappels aux précédents crées par le symbole disgracieux du congrès de Milan de 1880.

Le même congrès qui proclama un jour que la méthode orale tous azimuts était la méthode à suivre. Le même congrès qui adopta comme mesure coercitive de bannir les professeurs sourds des écoles sourdes...

Réduire ça à un débat d'audiologistes et de parents... je crois qu'encore une fois, nous manquons le train... la communauté sourde est là pour rester, implant, pas implant, et si nous préfigurons une certaine forme d'échec dans cette éventualité, c'est le vôtre, pas le nôtre. Quand une vaste majorité de parents recourent de plus en plus à l'implant, il y a une certaine préoccupation communautaire qui subsiste, vaillante, au sein de la communauté sourde - qui comprend aussi des parents et des entendants en son sein, puisque nous ne naissons pas Sourds, nous le devenons -.

Tout ce que nous pouvons faire, en attendant, c'est travailler, non pas à redresser les torts, mais à faire valoir notre Option Sourde, notre droit d'exister libres et égaux comme Sourds prenant part à la vie de la communauté sourde et en nous appropriant de notre identité culturelle de Sourds, qui est de signer la Langue signée locale (Langue des signes Québécoise dans ce cas précis), entre autres caractéristiques de communauté mondiale. Parfois, oui, nous devons dénoncer certaines exagérations, certaines absurdités et non-sens. C'en est un, malheureusement pour aussi peu qu'une donnée auditive soit prétextée de façon unilatérale. C'est de l'audisme, de l'acharnement thérapeutique audiologique.

Pour la communauté sourde, l'implant cochléaire est à un certain degré, une certaine forme de "Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas", pour reprendre le titre d'un livre d'Imre Kertesz, comme pour dire que ce n'est pas en adoptant une position puriste que l'on en viendra à une solution qui "enfantera", qui sera viable collectivement d'une certaine forme de paix sociale, politique. Des abjections, des situations aberrantes continueront de persister, tant et aussi longtemps qu'une partie de l'humanité continuera à être brimée dans ses droits, ses libertés et sa raison d'être en ce monde, parmi tous, toutes. Raison d'être, de signer? Pas nécessairement, mais déjà, quand on met en jeu l'Option Sourde, qui est de choisir et d'exister librement, la contention sociale n'est pas une solution. C'est une forme de totalitarisme, en soi, digne d'un génocide linguistique, ce qui n'est pas sans faire un rapprochement avec ce qui se passe avec le fait français ici même au Québec.

Qu'on comprenne ici que je prends fait et cause pour la pertinence de la communauté sourde et des langues signées de par le monde, et pour le principe d'un choix libre qui tienne compte des enfants sourds prenant part à une forme de dynamique communautaire, qui est dans une constante recherche d'identité, d'actualisation de soi, pour en venir à accomplir de grandes choses, comme des petites, en ce monde. Tant qu'à moi, sans Sourds et sans langues signées, il n'y a pas de monde. Y compris les enfants Sourds implantés, qui resteront Sourds toute leur vie. Qu'ils sachent qu'ils sont les bienvenus dans la communauté tant et aussi bien qu'ils prennent part à l'essor de notre Langue des signes Québécoise, qu'ils n'oeuvrent pas à son encontre.

Haut de la page

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com