La Baie-James du bitume

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Alexandre Shields
Édition du mardi 12 février 2008

Mots clés : Julie Boulet, investissements, réseau routier, Québec (province)

Québec lance des travaux routiers de 12 milliards, dont près de 3 milliards seront dépensés dès cette année

Les milliards annoncés hier pour 2008-2009 comprennent les travaux préparatoires du vaste chantier du «complexe Turcot», à Montréal.

Photo: Pedro Ruiz

La ministre des Transports du Québec, Julie Boulet, a donné hier le coup d'envoi du vaste processus de mise à niveau du réseau routier de la province. Une véritable Baie-James du bitume, puisque, uniquement cette année, quelque 1850 nouveaux chantiers seront ouverts sur l'ensemble du territoire, pour des investissements totaux de trois milliards de dollars. D'ici 2012, on entend y consacrer pas moins de 12 milliards. L'ampleur des travaux soulève toutefois des doutes sur la qualité de leur encadrement.

La plus grosse part du Fonds de conservation et d'amélioration du réseau routier servira à «l'entretien du réseau et au maintien des actifs». Québec y injectera près de deux milliards. De cette enveloppe, 842 millions iront à la «conservation des structures» cette année, soit presque le double de l'an dernier. Ce secteur disposera donc d'un budget plus imposant pour lutter contre le vieillissement des ponts et des viaducs, dont près de 75 % ont été construits entre 1955 et 1975. Tel qu'il s'y était engagé, le ministère réservera 100 millions pour la réfection des ponts sur le réseau des municipalités de 100 000 habitants et moins. Bref, les conclusions du rapport de la commission Johnson ont été entendues.

Un autre tranche de 736 millions sera investie dans la conservation des chaussées, ce qui permettra, selon la ministre, d'améliorer l'état global des chaussées «de façon appréciable». Un montant de 376 millions est également prévu pour l'«amélioration du réseau routier». «Les investissements prévus à cet effet permettront de donner le coup d'envoi ou de compléter de nombreux projets visant à améliorer la sécurité des déplacements et la fonctionnalité du réseau routier», a expliqué hier Julie Boulet.

Le maintien des actifs accapare donc 71 % des 2,7 milliards d'investissements fournis par Québec cette année. Le gouvernement réserve cependant 774 millions pour le développement du réseau routier. «De tels projets contribuent à faciliter les déplacements sur le réseau, à améliorer son efficacité et à soutenir le développement et la prospérité économique des régions», a soutenu la ministre. Parmi les plus importants projets, on retrouve l'élargissement de la route 175 dans la réserve faunique des Laurentides, la prolongation controversée de l'autoroute 25 entre Montréal et Laval, mais aussi des travaux pour l'autoroute 50 et la route 185.

Au total, ce budget majeur alloué aux infrastructures routières représente une augmentation de 58 % par rapport à l'an dernier. Et si l'on ajoute les contributions provenant du gouvernement du Canada et des municipalités, l'investissement total avoisine les trois milliards de dollars. Il s'agit d'ailleurs d'une somme «sans précédent dans l'histoire du Québec», a fait valoir Mme Boulet.

Près de six milliards ont déjà été injectés de 2003 à 2007 pour freiner la dégradation rapide du réseau routier. Le gouvernement prévoit maintenant investir 12 milliards d'ici 2012. Au final, si l'effort financier se poursuit, Québec estime qu'en 2022, 83 % des routes et 80 % des structures ne nécessiteront plus d'intervention.

Manne d'emplois

Les travaux annoncés hier seront évidemment générateurs d'emplois. «Les sommes investies pour la seule période 2008-2009 permettront de donner du travail ou de maintenir près de 36 000 emplois, soit près de trois fois le nombre de ceux créés aux chantiers de la Baie-James au plus fort de la phase I», a illustré la ministre. De ce nombre, quelque 23 000 se retrouveront en région.

«Les investissements annoncés auront des retombées dans toutes les régions du Québec puisque 63 % de ceux-ci, soit 1,7 milliard seront réalisés en région», a d'ailleurs ajouté Mme Boulet. Par exemple, plus de 435 millions seront injectés dans le réseau de la Montérégie, 221 millions dans les Laurentides, 192 millions en Outaouais, 191 millions dans la région de Chaudière-Appalaches, 166 millions dans le Bas-Saint-Laurent et 110 millions en Mauricie.

Surveillance déficiente?

L'Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec met toutefois sérieusement en doute la capacité du gouvernement de Jean Charest de réaliser son plan d'investissements, faute d'effectifs pour l'encadrer sur le terrain. L'Association fait ainsi valoir que le niveau d'investissement doit passer de 900 millions à 2,7 milliards, mais que le nombre d'ingénieurs au ministère des Transports demeurera stable, à 500.

Or, son président, Michel Gagnon, estime que même si Québec peut utiliser davantage les firmes privées de génie-conseil, les chantiers doivent être surveillés par des ingénieurs employés par le gouvernement. «Il faut être en mesure de contrôler nos chantiers et je ne crois pas qu'on ait une réponse très adéquate à ce sujet», a-t-il soutenu hier. Selon lui, «le risque grandit» de voir des chantiers manquer d'encadrement, évoquant le spectre d'une tragédie comme celle de l'effondrement du viaduc de la Concorde. «Il y a des problèmes à venir», a-t-il prévenu.

M. Gagnon a aussi rappelé que, durant les années 70, les investissements intensifs dans la construction du Stade olympique, de la Baie James et du réseau routier, notamment, avaient provoqué une surchauffe, une augmentation des prix et des constructions qui ont mal vieilli.

Jacques Chagnon, sous-ministre adjoint au ministère des Transports, croit pour sa part que tous les chantiers seront menés dans le respect des normes. «Oui, la charge de travail sera considérable, compte tenu des investissements, mais nous avons le personnel requis pour assumer cette tâche, a-t-il expliqué. On fait aussi beaucoup appel à l'entreprise privée. C'est sûr qu'on va solliciter encore un peu plus l'entreprise privée. L'Association des ingénieurs conseils du Québec nous assure également être en mesure de nous appuyer dans ce vaste projet de remise en état du réseau routier.»

La question du financement des travaux soulève elle aussi certaines craintes du côté de la Coalition pour la réfection et l'entretien du réseau routier du Québec. Son porte-parole, Denis de Belleval, est convaincu que Québec devrait mettre en place un fonds destiné spécifiquement à l'entretien, fonds qui pourrait par exemple être financé à même une taxe spéciale. La Coalition propose que ce fonds soit alimenté de façon stable pendant 10 ans, au rythme de deux milliards de dollars par année.

Pas question, a répondu Jacques Chagnon, précisant que les investissements annoncés hier faisaient partie du Plan québécois des infrastructures, qui prévoit des investissements de 30 milliards de dollars pendant les cinq prochaines années.

Soulagement

De son côté, la Coalition pour le renouvellement des infrastructures a accueilli avec enthousiasme l'annonce de la ministre Julie Boulet. Son président, le maire de Laval, Gilles Vaillancourt, a salué le fait que les investissements s'inscrivent dans une planification à long terme, mais aussi et surtout l'ampleur des sommes consenties. Selon lui, des crédits à cette hauteur feront une réelle différence, et les automobilistes et citoyens pourront enfin constater les progrès réalisés. La Fédération québécoise des municipalités a elle aussi réagi positivement, soulignant l'effet bénéfique sur l'économie régionale.

La directrice générale de l'Association des constructeurs de routes et grands travaux du Québec, Gisèle Bourque, a quant à elle assuré que tous les travailleurs nécessaires pour ces nombreux chantiers seraient au rendez-vous. «L'industrie de la construction est très performante au niveau du recrutement de la main-d'oeuvre et de la formation de celle-ci», a indiqué Mme Bourque. Selon la Commission de la construction du Québec, a-t-elle dit, 13 000 nouveaux travailleurs se sont joints à cette industrie en 2007.

Elle a aussi lancé un appel à l'Assemblée nationale et aux partis d'opposition afin qu'ils donnent leur appui au projet loi créant l'Agence de gestion des structures routières du Québec, qui sera probablement déposé lors de la prochaine session parlementaire. «La création de cette agence est nécessaire, a soutenu Gisèle Bourque. Il s'agit là d'un premier pas vers la dépolitisation de l'entretien du réseau routier du Québec.»

Avec La Presse canadienne


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