Opinion
Le développement «durable» des coupes à blanc - Comment se couper le cou quand on n'a plus de tête
Mots clés : crise forestière, environnement, Forêt, Québec (province)
«Notre mode de développement économique revient à brûler les planches de notre maison pour la chauffer.»
- Manifeste pour un Québec durable, avril 2007
Après la tragédie, la comédie
Le Sommet forestier de décembre 2007 -- une opération de relations publiques désespérée -- est une autre illustration de tout ce cynisme primaire: après la tragédie, la comédie. Tous les joueurs «importants» -- et les autres pour la parade -- se rencontraient pour se partager les rôles et répétitions: qui aura le bois restant et à quel prix, quel boss aura du travail bien payé, quel chômeur sera récupéré... Se rencontraient beaucoup de ceux qui avaient créé la crise par leur ignorance grasse des écologies.
Ce que l'on ne doit pas oublier, c'est l'impunité. Jusqu'à aujourd'hui, des hommes ont volé d'autres hommes, ont volé nos arbres, ont détruit des territoires et leurs habitants naïfs, peu importe la couleur de leur peau. Le documentaire Le Peuple invisible décrit bien toute cette dépossession. La nature a ses limites et le monde change, poussé par l'injustice et la violence.
La nomination d'un ex-ministre à la tête du lobby de l'industrie forestière a achevé de discréditer cette gloutonne industrie. Pour un seul Frédéric Back, pour un seul Richard Desjardins, nous sommes «pognés» avec des douzaines de Guy Chevrette et autres avocassiers de la rectorale foresterie. Il faudrait un grand feu pour brûler toute cette forêt de mensonges et d'incompétences qui gouvernent encore nos ministères et les autres institutions de la désinformation.
Ces doctorants ignares sont incapables d'imaginer les vrais changements. Il nous faut respecter le capital naturel et ses limites, faire confiance à l'intelligence de la nature; arrêter le fonctionnement totalitaire d'une industrie d'actionnaires. Justice pour ceux qui ont à coeur de vivre en liberté sans vouloir être les singes des politiciens! Car ceux-ci ne parlent que la langue molle du bois le plus dur.
La Chine à nos portes
Le Devoir du 2 février dernier publiait une photo de trains de bois interminables en provenance de la Russie sibérienne à leur arrivée en Chine. Par milliers, ces arbres sont coupés par des bûcherons coréens affamés, et vendus pour presque rien aux usines chinoises. Ajoutons-y une autre main-d'oeuvre rurale affamée et, avec le charbon de la pollution, on se retrouvera avec un papier ou un carton mondialisé très-très-très concurrentiel.
Une autre photo, ailleurs, montrait des montagnes de bois tropical empilé sur les quais d'un port chinois. Soixante-dix pour cent du bois des forêts tropicales alimente un marché noir; des monocultures suivent la déforestation. À cause d'une désertification féroce, les Chinois n'ont plus le «droit» de couper leurs arbres; leurs affairistes ont trouvé de quoi les remplacer en Asie ou en Afrique. La même chose se passe au Brésil avec les plantations d'eucalyptus, le travail esclave, les actionnaires scandinaves, l'expulsion des habitants premiers.
Notre dépendance envers l'économie américaine nous montre une société tellement dépendante que nous oublions que nous sommes tous dans une interdépendance critique, tous les climats se confrontant... Nous gaspillons comme les citoyens américains nos énergies de papier et de métal. L'ogre américain est encore tellement riche que deux de leurs multinationales ont avalé deux papetières d'ici (Domtar et Abitibi), elles-mêmes avaleuses jadis d'autres entreprises «fatiguées».
Telle semble être la loi obligée du pouvoir de concentration, qui coupe des mains quand le travail n'est plus compétitif, selon les humeurs des décideurs. Il y a des années fastes, d'autres néfastes, d'autres des désastres. Se faire couper un doigt n'est pas si grave, se faire couper une main est pire: nous aimons le travail gâché.
Quelle économie voulons-nous pour nos enfants? Quelle réciprocité voulons-nous avec la nature? Quels échanges équitables? Nous sommes reliés à la vie: la déforestation touche non seulement nos arbres mais nos mondes affectifs et nos mémoires sensorielles. C'est la dégradation «dur-rable», nouvelle orthographe d'un mot qui a perdu son sens véritable entre des mains qui préfèrent peinturer en vert l'environnement.
Le Jardin botanique en deuil
La Ville de Montréal est propriétaire du Jardin botanique. Je suis un Ami de ce jardin magnifique, et je m'y promène depuis 1966. Une décision bureaucratique de réingénierie a provoqué l'automne dernier la «coupe à blanc» des arbres de la grande serre tropicale. C'était la seule petite «forêt» tropicale poussant au Québec, je ne ferai pas ici la défunte et jolie liste de ses arbres; on a choisi le bulldozer plutôt que la brouette.
Mes amis émondeurs m'ont permis de récupérer le bois coupé, pour l'art de redonner une autre vie à la mort. Les larmes de l'horticultrice ont été impuissantes à changer cette décision insensible; elle m'avait donné le nom de la plupart des arbres et aidé quelques autres dans leur déménagement. Une biodiversité de 60 ans peut-être a été détruite, pour toutes les bonnes raisons de la terre. Sommes-nous donc si riches? Si Marie-Victorin avait été vivant, il aurait été le premier à sauver ces arbres poussant aussi à Cuba. Notre façon de gérer notre capital naturel est malade, on tue nos mémoires historiques et affectives.
La «vieille» serre était trop verte selon un sondage-maison, personne n'y voyait plus sa richesse unique. L'esprit humain persiste à se jouer de la vie des autres. L'auto accidentée se répercute sur d'autres autos dans son environnement, blessant ou tuant. Comme cette foresterie industrielle inconséquente: un pouvoir libre de toute responsabilité autre que celle inféodée aux actionnaires secrets. Il faudra bien un jour changer tout cela, qui n'est pas une catastrophe naturelle mais des pouvoirs inconscients à l'oeuvre dans nos vies quotidiennes endormies.
Écoforesterie
La très bonne nouvelle, c'est que nous avons depuis peu un livre d'Écoforesterie (une science, un art, un projet de société), adapté au Québec. Bob Eichenberger a mis ses connaissances sur papier et sur images: voilà un forestier qui n'a pas peur de partager son expérience; son engagement avec la nature n'a rien à voir avec les polluantes propagandes.
À l'assemblée générale de l'Action boréale en octobre 2007, j'ai entendu un industriel tenace venu nous expliquer son entreprise, qui est associée à une coopérative. Il voulait plus de bois, et des aires protégées en 2018! Surtout, il voulait que nous arrêtions nos critiques, comme si cela pouvait changer un peu les données de la crise actuelle.
Le mal des coupes à blanc était naturel, les arbres repoussent avec le temps... Nous avons beaucoup de temps, à défaut d'argent. Pour dix arbres coupés dans le monde un seul est replanté. Le débat pour une foresterie écologique ne fait que recommencer... La démocratie en forêt, c'est pour quand?
Le maître chinois ZhuangZi a dit: «Les quatre fléaux dans les affaires sont l'ambition, la cupidité, l'obstination et l'arrogance. [...] L'obstination consiste à refuser de revenir sur ses erreurs quand elles sont pourtant manifestes et à persévérer de plus belle dans une voie sans issue après avoir entendu de justes remontrances. L'arrogance consiste à n'approuver que ceux qui sont de votre avis et à considérer comme mauvais, en dépit de leurs qualités, tous ceux qui ont le seul tort de vous contredire.» Cette terre ne forme qu'un seul lac, une seule forêt qui est la femme la plus importante de la vie. La forêt excisée retrouvera-t-elle son plaisir?

