Disparités Génies-Jutra

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Martin Bilodeau
Édition du vendredi 08 février 2008

Mots clés : Continental, un film sans fusil, prix Jutra, Cinéma, Québec (province)

Le cinéma est un art, pas une science. On le conçoit, on le comprend. Mais ça ne devrait pas exclure l'appréciation artistique du champ de la raison. C'est toutefois le sentiment qu'on éprouve parfois en observant les disparités entre la liste des candidatures aux prix Jutra, parue cette semaine, et celle des Génies, annoncée la semaine dernière.

La plus frappante de ces disparités concerne le très beau quatuor de Continental, un film sans fusil. Marie-Ginette Guay, Gilbert Sicotte et Fanny Mallette sont en nomination aux Génies dans les catégories d'interprétation de soutien. Mais aucun ne l'est aux Jutra, où leur partenaire Réal Bossé, ignoré aux Génies (un comble!), est candidat dans la catégorie équivalente. Dans l'absolu, on se demande lequel des deux comités électoraux a raison ou, du moins, voit juste.

Dans la réalité, cette incongruité serait le fait d'un règlement des Jutra qui oblige les producteurs à soumettre les acteurs dans les catégories de leur choix (premier ou second rôle), avec interdiction de soumettre plus d'un acteur ou plus d'une actrice dans la course pour les Jutra des premiers rôles. Devant ce règlement, auquel s'ajoute cette année l'interdiction des candidatures doubles qui servaient à le contourner (Paul Amahrani et Olivier Gourmet ont concouru et l'ont emporté en duo l'année dernière pour Congorama), le producteur de Continental, Micro_Scope, a soumis les candidatures de Mallette et Sicotte comme premiers rôles, celles de Guay et Bossé comme seconds rôles.

Hier, la productrice Kim McGraw, de Micro_Scope, me confiait qu'«à cause du règlement, on a été obligés de faire des choix difficiles. D'autant que les quatre acteurs sont d'égale importance dans le film et bénéficient du même temps-écran». Au tri du boulier, un seul d'entre eux est finalement sorti, réparant du coup une erreur des Génies (Bossé mérite d'être là) et causant malgré tout trois fautes graves aux Jutra (Julie Perrault favorisée devant Marie-Ginette Guay!).

Les disparités Génies-Jutra se distinguent tant du côté du cinéma d'auteur que de celui du cinéma commercial, où ce qui marche au Canada est ignoré au Québec, et vice-versa. Ainsi, Anne-Marie Cadieux (Toi) et Béatrice Picard (Ma tante Aline), qui ont trouvé leur place dans la course de la meilleure actrice aux Génies aux côtés des potentiellement oscarisables Julie Christie (Away From Her) et Ellen Page (The Tracey Fragments), sont disqualifiées aux Jutra au profit des méritoires Guylaine Tremblay (Contre toute espérance, absente aux Génies, un crime) et Isabel Richer (Les 3 P'tits Cochons) ainsi que des très ordino-populaires Karine Vanasse (Ma fille, mon ange) et Sylvie Léonard (L'Âge des ténèbres).

Idem, le scénario de Bluff, premier film de Simon Olivier Fecteau et Marc-André Lavoie, est retenu aux Génies, pas aux Jutra. Ce qui étonne d'autant plus que les places aux Génies sont plus difficiles à obtenir en raison du plus grand nombre de films admissibles. Vous vous demandez comment un film qui se distingue parmi 50 autres passe inaperçu dans un échantillon plus petit? Moi aussi. Mais il est fort probable que le fonctionnement des deux académies soit en cause. Car les nominations des Génies sont déterminées par un comité d'experts; celles des Jutra, par des pairs issus des associations professionnelles.

Ceci pourrait également expliquer le grand écart entre l'accueil réservé aux 3 P'tits Cochons de Patrick Huard aux Jutra (13 nominations) et aux Génies (quatre nominations). Le star-système québécois et le succès populaire auraient donc voix au chapitre dans le coeur des votants du Québec. Moins dans celui des membres du comité des Génies, qui doit en plus se repaître cette année avec deux films canadiens bien reçus aux États-Unis: Eastern Promises de David Cronenberg et Away From Her de Sarah Polley.

Henry Welsh, président de la Grande Nuit du cinéma, fait néanmoins remarquer, à juste titre, qu'en raison de la popularité du film de Patrick Huard, son avantage numérique sur ses concurrents «va garder les spectateurs scotchés au petit écran le soir de la cérémonie». Les remises de prix, rappelons-le, sont aussi des shows de tévé. Celui des Jutra aura lieu le 9 mars. Celui des Génies, le 3 du même mois.

***

L'échec artistique que représente Astérix aux Jeux olympiques a été (ré)compensé dans le coeur de ses principaux actionnaires (oups, investisseurs) par les recettes providentielles de sa première semaine d'exploitation. Sortie le 30 janvier sur 3002 écrans dispersés dans 19 territoires européens, cette comédie réalisée par Frédéric Forestier et Thomas Langman a récolté 38,4 millions $US, pour une part de marché de plus de 20 %. Ça ne le rend pas meilleur, loin de là. Mais c'est loin de convaincre les producteurs d'élever la barre pour un éventuel quatrième épisode.

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Collaborateur du Devoir


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