Opinion
Réplique à Pierre Gauthier, enseignant et membre de l'Alliance des professeurs de Montréal - Les fausses promesses de la réforme
Mots clés : réforme, Éducation, Québec (province)
J'ai bien reçu votre réponse à mon invitation à la manifestation de samedi dernier [de la coalition Stoppons la réforme] et je m'apprêtais à vous écrire en revenant de cette manifestation quand j'ai lu, dans Le Devoir, la lettre que vous m'adressiez. Votre choix de livrer votre texte aux médias est tout à fait légitime puisqu'il s'agit d'une question d'intérêt public. Il me donne l'occasion de partager avec les lecteurs du Devoir certaines réflexions.
Votre syndicat mène-t-il une campagne de désinformation?, vous demandez-vous. D'entrée de jeu, je réponds non. L'information que nous diffusons nous vient des documents officiels du ministère de l'Éducation, dont celui que vous citez, le Programme de formation de l'école québécoise. En fournissant aux lecteurs du Devoir les quelques lignes qui précèdent l'extrait que vous avez choisi, vous leur auriez permis de mieux comprendre les fondements du débat qui a cours actuellement sur la réforme de l'éducation au Québec. On y précise que les courants théoriques sur lesquels s'appuie ce programme se nomment cognitivisme, constructivisme et socioconstructivisme. La suite de la citation précise par ailleurs qu'un enseignant doit se conformer aux orientations du programme de formation.
Compétences
Or ces orientations stipulent que c'est par le développement de compétences en situation d'apprentissage que doivent s'acquérir des connaissances. Vous pourrez donc continuer d'enseigner des connaissances en mathématiques, mais votre approche pédagogique devra se conformer aux théories prescrites par le programme. Le même chapitre auquel vous référez précise au sous-titre 1.9 qu'il s'agit d'un programme obligatoire; que «l'école doit s'assurer de l'application du programme dans toutes ses dimensions [...]. Il s'agit d'une obligation de moyens puisqu'elle suppose la mise en place de conditions organisationnelles, pédagogiques et didactiques aussi bien dans la classe que dans toute la vie de l'école». De même, l'évaluation de votre enseignement devra porter sur l'atteinte des niveaux de compétence décrits dans les «échelles des niveaux de compétence» prescrites par le ministère.
Dans cette vision, il n'y a plus beaucoup de place pour l'autonomie professionnelle des enseignants. Il incombe à l'école de s'assurer des conditions pédagogiques et didactiques. Dans les faits, cela contredit les droits et responsabilités que la Loi sur l'instruction publique attribue pourtant au personnel enseignant.
La réforme privilégie une démarche d'apprentissage centrée sur le développement de compétences plutôt que sur la transmission des connaissances. Les partisans de la réforme justifient ce choix par le fait que, dans la société actuelle, la multiplicité des champs de connaissances et la diversité de profils des élèves ne permettent pas de tout enseigner; qu'il vaut mieux apprendre aux élèves à apprendre pour les laisser ensuite acquérir par eux-mêmes des connaissances dans les domaines qu'ils auront choisis. Voilà l'énorme virage qu'introduit cette réforme et qui ne correspond pas aux conclusions des États généraux sur l'éducation, dont ils se réclament pourtant.
Un temps d'arrêt
Plusieurs de vos collègues ont cru, comme vous à la lecture de ce programme ambitieux, qu'un avenir meilleur se dessinait pour les nouvelles générations. D'autant que ses défenseurs prétendent que cette nouvelle pédagogie permettra de contrer le décrochage et l'échec scolaires. Malheureusement, cela ne s'est pas avéré. Cela porte à réfléchir.
C'est pour cela que, sans jeter le bébé avec l'eau du bain, nous croyons qu'il faut corriger la réforme en imposant un temps d'arrêt avant que les élèves qui accéderont au cégep dans moins de trois ans ne grossissent les rangs des décrocheurs.
Peut-être ne serez-vous confronté à ces réalités que l'année prochaine. Si c'est le cas, je vous invite à ne pas limiter votre analyse à la lecture des documents du MELS. Plusieurs de vos collègues constatent déjà des retards en ce qui a trait à l'acquisition des connaissances chez les élèves qui entrent au secondaire depuis deux ans. Parlez-en avec eux, car leurs espoirs déçus méritent qu'on entende leurs témoignages.
Permettez-moi, en terminant, de préciser que les enseignants de la Commission scolaire de Montréal ont adopté, au sein de leurs instances syndicales, ces positions que nous défendons. Et ces positions ne sont pas que celles des dirigeants et délégués syndicaux. Les profs de la plupart des écoles secondaires de la CSDM, y compris ceux de votre école, ont récemment résolu, dans des proportions largement majoritaires, de réclamer un moratoire et de soumettre leur demande aux parents qui siègent au conseil d'établissement de leur école pour obtenir leur appui.

