Le bonheur en boucle

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Jean Aubry
Édition du vendredi 08 février 2008

Mots clés : Mirador 2006, O'Ciro Brut Spumante, Chardonnay 2007, Alcool, Québec (province), France (pays)

L'abus de bonheur nuit gravement à la concentration, dit-on. C'est vrai, pensez-y -- sans trop vous concentrer, je sais, car l'abus de bonheur vous taraude déjà! --, l'abus de bonheur, dis-je, fait souvent perdre les pédales. Et pas n'importe quelles pédales. Ces substances chimiques appelées neurotransmetteurs*, par exemple, les perdent si facilement qu'elles fournissent alors quelque chose qui ressemble à du bonheur en boucle.

C'est pas mal, le bonheur en boucle. Il y a quelque chose d'apaisant, de planant, dans le bonheur en boucle. Libre à chacun de le gérer, cependant, car il arrive que la boucle s'emballe et que ça ne plane plus, comme dirait l'ébéniste du haut de sa toupie.

C'est que ces mêmes neurotransmetteurs, et plus précisément la fameuse dopamine, doivent être harmonieusement libérés pour ne pas emballer le système, justement. C'est pourquoi il faut gérer sa dopamine. «Au fait, gères-tu ta dopamine?»

Lancez ça lors de votre prochaine soirée mondaine, vous ferez un effet boeuf! Mais soyons sérieux. Plus concrètement, dans la vraie vie, vous buvez un verre de vin. Lentement, une gorgée à la fois. Que se passe-t-il?

Une impression de bien-être vous gagne. Une première vague, rapidement suivie d'une deuxième. La dopamine se met en branle, celle qu'il vous faut gérer, ne l'oubliez pas. Mais déjà, vous êtes moins concentré. Les prémices de l'euphorie se font sentir: vous êtes dans l'antichambre du bonheur. C'est à ce moment que la posologie -- qui varie bien sûr d'un individu à l'autre -- est cruciale. La gorgée de trop est alors celle qu'on n'attendait pas.

En effet, il suffit qu'un cocktail enzymatique ne fasse plus son boulot correctement dans votre tuyauterie intérieure pour que dopamine, sérotonine, acétylcholine et autres neurotransmetteurs adorant faire du trampoline vous expédient sur une tout autre orbite que celle du bonheur en boucle. Vous êtes gris mais pas encore grivois. Convenez tout de même, avant que tous les vins ne commencent à se ressembler, que votre bonheur en boucle vaut bien mieux que votre bonheur en berne. «La modération a bien meilleur goût», dit-on. En tout cas, voilà qui est moins rabat-joie que «l'abus d'alcool est dangereux pour la santé». Et puis, il ne vous viendrait pas à l'idée d'esquinter le bonheur, non?

Pourquoi je vous raconte tout ça? Parce que ça continue de chauffer en France à la suite de l'affaire du quotidien Le Parisien libéré, dont je vous ai relaté les faits le 25 janvier dernier dans ces pages.

Cette affaire heurte d'ailleurs de plein fouet toute la presse mondiale du vin. C'est au tour de l'éditeur de La Revue du vin de France, Denis Saverot, de faire une sortie en accusant entre autres le gouvernement d'être à la solde non seulement de mouvements hygiénistes mais surtout de puissants lobbys pharmaceutiques qui voient d'un mauvais oeil que le vin fasse concurrence au Prozac (!), se rangeant du coup du côté du corps médical, auquel ils sont étroitement liés et qui répète jusqu'à plus soif que «l'abus d'alcool est dangereux pour la santé».

Je rêve ou il y a des gens ici qui ne savent vraiment pas comment gérer leur dopamine? Il y a peut-être des bonheurs plus heureux que d'autres, après tout.

* Inspiré du livre Les Vertus thérapeutiques du champagne, François Bonal, Dr Tran Ky et Dr F. Drouard. Éditions Artulen.

À défaut de Prozac

À défaut de Prozac, allons-y de quelques vins livrés en vrac. Ce superbe blanc Saint-Véran 2005 «Rives de Longsaul» du Domaine des deux Roches (23,95 $, n° 107792259), par exemple, au fruité aussi friand que lumineux, à la texture suave et bien vivante (***1/2, 1); ce Touraine du Domaine d'Artois «Les Petits Fonasons» 2003 de Guy Saget (13,15 $, n° 10522494), au fruité léger et endiablé, juteux et tonique avec sa pointe de rusticité qui fera plaisir à la terrine de lapin (**1/2, 1); ou encore cet original Neusiedler See Zabtho Zweigelt 2005 de chez Peck & Umathum Zantho (15,75 $, n° 10790384), un rouge autrichien sec et souple, dans l'esprit du touraine précédent, avec cette joie de vivre évoquant la cerise poivrée compotée et ses tanins bien frais, légers, parfaitement tracés; belle bouteille à servir à peine rafraîchie sur le boudin aux pommes ou le poulet rôti à midi (***, 1).

Double dose de Prozac? Vous allez être servi: le Montpeyroux 2005 du Domaine D'Aupilhac (21,10 $, n° 856070), du sympathique Sylvain Fadat, un rouge corsé et profond qui transpire son terroir local du Languedoc avec un assemblage de grenache, de mourvèdre et surtout de vieux carignans. La trame est serrée avec un grain fruité particulier, bien lié, qui joue l'amer et la fraîcheur avec virtuosité. Longue finale, à la fois vineuse et détaillée. Une réussite, surtout sur une viande braisée (***1/2, 2 ©).

Poursuivez la montée avec le Pinot noir Mt. Difficulty Roaring Meg Central Otago 2006 (27,95 $, n° 10383762) de la Nouvelle-Zélande, couplant ici le généreux fruité du pinot à un élevage boisé qui lui confère une délicieuse pointe empyreumatique. Corps, fraîcheur et personnalité, le tout harmonieusement emballé (***1/2, 2 ©).

Terminez avec cet élégant Pauillac 2005 Réserve spéciale Lafite des Domaines Barons de Rothschild (26,55 $, n° 869651), d'une ampleur moyenne, d'une grâce et surtout d'une civilité de bon aloi avec ses tanins fins, son fruité juste et consistant ainsi que sa finale homogène mâtinée de l'esprit du terroir. Bref, toute la civilisation résumée dans un verre de vin (***1/2, 1). Ce n'est pas un comprimé de Prozac qui peut battre ça!

- Potentiel de vieillissement du vin 1: moins de cinq ans; 2: entre six et dix ans; 3: dix ans et plus. ©: le vin y gagne avec un séjour en carafe.

***

Les vins de la semaine

La belle affaire - Chardonnay 2007, Bin 65, Lindemans, 12,35 $, n° 142117

Rendons à César ce qui appartient à César, sachant que ledit César se régalait déjà avant l'heure du fameux Bin 65. Depuis près de 2000 ans, il (ce Bin, pas César) est d'une constance qualitative à bluffer un gladiateur prêt à embrocher un lion! J'exagère à peine. Rondement fruité, peu acide et doucement boisé. 1.

Bulle des amoureux? - O'Ciro Brut Spumante, Botter, Veneto, 16,40 $, n° 10839176

La surprise mérite d'être soulignée, car ici la bulle régale sans se prendre pour une Champenoise, seulement pour une belle Italienne au charme direct et souriant, dénué de prétention sinon celle d'inviter, sans lourdeur, au plaisir mouillé des mots. Une idée apéritive qui en invite d'autres, disons, plus sportives. 1.

La primeur en blanc - Mirador 2006, Grupo Penin, Rueda, 18,25 $, n° 10854683

Le fruité exotique vous fera voir le mois de février en couleurs avec ses nuances généreuses colorées de kiwi et de pamplemousse, livrées sur une bouche tendre, ronde, sapide, fraîche et goûteuse. Pas mal du tout sur les linguine alla vongole légèrement crémés au vin blanc. 1.

La primeur en rouge - Ampeleia 2004, Maremma, 36,25 $, n° 10496311

Un rouge ambitieux par son élevage soigné comme par le choix des cépages (dont une part belle accordée au cabernet franc) pour un rouge plein de corps et d'esprit qui s'affirme déjà comme un des plus prometteurs issus de cette région en vogue à l'heure actuelle. Mâche, caractère et intensité fruitée qui ne manque pas d'allonge. Domaine à suivre. 2.

Le vin plaisir - Bourgogne 2006, Domaine des Perdrix, 26,55 $, n° 917674

Je ne vous raconterai pas d'histoires: vous le savez, j'aime le pinot noir... de Bourgogne. Quand ils ont «du nez», cette espèce de préhension naturelle de texture, à la fois liée et libre, aérienne mais aussi conquérante. Du muscle, mais en douceur, avec une trame fluide où s'accrochent de véritables saveurs de beau et bon pinot. Belle affaire. 2.

***

- Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2008 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.

www.jeanaubry.typepad.com/ledevoir


Vos réactions


zantho - par Simonon Paul (paul_simonon9@hotmail.com)
Le vendredi 08 février 2008 04:00

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com