Médias - Grandir en ligne
Mots clés : éducation, vie privée, Adolescent, Internet, Québec (province)
Certains affirment qu'Internet a créé le plus grand choc générationnel depuis l'arrivée du rock'n'roll dans les années 50. Une sociologue de Berkeley va encore plus loin: Internet, dit-elle, c'est ce qui a donné le plus d'indépendance aux adolescents depuis... l'invention de l'automobile.
Le portrait était saisissant. Et nécessairement partial, compte tenu de la difficulté d'appréhender un phénomène aussi global que Internet.
«Bienvenue dans la vie privée très publique des enfants en ligne», disait la narration. Un monde majoritairement caché aux adultes, où le fait d'être en ligne est la continuité de l'existence des ados, où Facebook sert à la fois de lieu de rencontre, de drague, de socialisation et d'intimidation, où l'on se montre sur webcam jour et nuit, où l'on filme tous les partys privés pour ensuite les placer sur YouTube et où l'on essaie différentes identités, en un mélange de voyeurisme et d'exhibitionnisme marqué par la télé-réalité.
On pouvait y découvrir l'histoire de Jessica, jeune fille de 14 ans isolée, sans amis, mal dans sa peau, qui s'était inventé sur le web un personnage gothique sexy devenu une véritable star, sans que ses propres parents s'en rendent compte.
Ou encore l'histoire tragique de Ryan, victime de rumeurs sur sa sexualité, inondé de messages d'insultes sur Internet, qui s'est suicidé à 14 ans, son père découvrant l'ampleur de cette cyberintimidation seulement après sa mort.
Un des passages les plus controversés de l'émission concernait une petite communauté du New Jersey, le genre de banlieue idéale chérie par les Américains, avec de belles maisons propres et des parents fortement impliqués dans la communauté.
Un soir, un groupe d'ados de cette ville part en train pour assister à un concert rock à New York. Beuveries et déconnage en tous genres, tout est filmé et se retrouve sur YouTube. Une brave mère de famille présidente de la communauté l'apprend et considère comme étant «son devoir» d'avertir toute la ville. Les adolescents sont outrés, brandissant le droit à leur vie privée, et son propre fils considère qu'elle a ainsi gâché son année au collège en les dénonçant tous. Après la diffusion de l'émission, le débat se poursuivait la semaine dernière sur le site de PBS pour savoir si elle avait bien ou mal agi!
Une partie intégrante de l'identité
Pour cette génération de jeunes, les relations virtuelles font partie intégrante de leur identité, remarque le documentaire, et, de façon générale, les adultes n'y comprennent rien. Pour pouvoir parler à son fils, un père découragé explique qu'il doit lui envoyer un courriel pendant qu'il «chatte» avec dix personnes en même temps sur son ordinateur, dans la même maison.
Dans un autre passage, Growing Up Online expliquait certains impacts d'Internet sur l'enseignement. Les jeunes sont habitués à être assis devant un écran avec cinq fenêtres ouvertes tout en parlant avec trois personnes en même temps. Comment attirer leur attention avec un tableau et une craie, se demandait un directeur d'école? Il faut transformer la pédagogie, faire du podcasting et de l'enseignement multimédia avec projecteurs et images sur les murs de la classe. Le professeur doit aussi devenir un entertainer.
«Je ne lis jamais de livre, j'ai lu Roméo et Juliette en cinq minutes sur SparkNotes [un guide en ligne pour les études]» explique un des jeunes. Dans certaines classes, on exige que les travaux soient remis sous forme électronique... pour mieux les passer à travers un programme informatique spécial qui permet de vérifier si le travail a été copié sur Internet.
Mais il faut se méfier des généralisations. L'émission citait une étude qui affirme que les adolescents savent très bien dire non aux propositions qui ne font pas leur affaire sur Internet, et que leur consommation effrénée de Facebook ou de MySpace n'est qu'une façon de «socialiser» avec leur amis. «Mes parents ne comprennent pas que je navigue depuis la fin du primaire et que je sais ce que je fais» affirment plusieurs d'entre eux. C. J. Pascoe, cette sociologue de Berkeley qui étudie la culture adolescente depuis des années, explique que les ados peuvent avoir une vie sociale entière sans que leurs parents soient au courant et sans quitter la maison, ce qui représente une coupure radicale avec la façon traditionnelle de fonctionner. Mais, ajoute-t-elle, toutes les entrevues réalisées auprès des ados montrent qu'ils savent plus ce qu'ils font que les adultes le croient.
Le jeune Ryan a trouvé sur Internet des idées pour réaliser son suicide. Mais un jeune gai écrit sur le site Internet de PBS que, dans son cas, Internet lui a plutôt permis de trouver ses semblables et de s'accepter. Bref, on commence à peine à comprendre l'effet d'Internet sur nos vies, et l'émission laissait entendre qu'il y avait longtemps que l'on n'avait pas vu une coupure culturelle et sociologique aussi grande entre parents et enfants.
pcauchon@ledevoir.com
Vos réactions
Éloquent! - par
Le lundi 04 février 2008 08:00
Les jeunes Québécois et Internet - par Gabriel Dumouchel
Le lundi 04 février 2008 01:00

