Questions d'image - Pouvoirs de sous-sol
Mots clés : doxocratie, information, démocratie, Québec (province)
Les internautes du monde entier sont à l'oeuvre. La démocratie n'a qu'à bien se tenir. La doxocratie menace. Elle sera le nouveau genre humain. De leur sous-sol, les invisibles penseurs de la grande Toile mènent le monde et conditionnent déjà les gouvernances de demain. Jacques Julliard dans Le Nouvel Obs s'en inquiète. Il a raison car, avance-t-il, nous vivons dans une époque où l'opinion de l'instant triomphe sur la pensée profonde. Il baptise ce phénomène «doxocratie».
Sommes-nous adéquatement préparés à pareil débordement de démocratie?
Sûrement pas. Si elle a ses bons côtés, la doxocratie génère aussi d'évidents effets pervers. Et pour le moment, les affres de cette cacophonie ambiante sont plus marquées que les bienfaits de la nouvelle donne. Côté positif, cette immense liberté d'expression laisse, il est vrai, moins d'espace à la démagogie. Plus instantanée, elle a le mérite de refléter les opinions de manière plus directe, moins filtrée, plus candide.
Côté négatif, son action fréquemment anonyme et sa clandestinité facile lui autorisent tous les vices. Du terrorisme à la pornographie juvénile, aux diatribes haineuses et discours dogmatiques en passant par la prolifération des préjugés et des vindictes faciles. Des déviances aux impacts ingérables pour la plupart d'entre nous. La police du Web s'organise certes, mais les résultats obtenus sont encore bien modestes.
Autre effet curieux, la multiplication des opinions déstabilise nettement les institutions et les élus politiques. Autrement dit, les rôles s'inversent. Les élus sont de moins en moins les représentants du peuple démocratiquement portés au pouvoir pour un idéal ou une vision partisane, mais de plus en plus les serviteurs de l'opinion d'individus plus intéressés par leur propre intérêt que par l'intérêt de la société tout entière.
Incapables de répondre adéquatement à tous ces avis, les élus se rabattent donc vers des tribunes médiatiques plus massivement fréquentées, souvent plus populistes aussi qui permettent alors une manipulation plus efficace.
Les rôles ne sont plus très clairs aujourd'hui. Qui influence qui? Les médias de masse ont même parfois laissé tomber leur mission de fond pour répondre à de bien populistes instincts. Panem et circenses, s'offusquait-on dans la Rome décadente. Les grands tribuns sont ceux qui, aujourd'hui, font preuve d'un réel talent d'amuseurs publics. On voit nos chefs politiques -- y compris le premier ministre -- dans des publicités d'émissions de variétés. Ils participent au Bye Bye de fin d'année. Ils s'adonnent à de bien pénibles contorsions prétendument drôles. Et le pire... ça marche, leur cote de popularité augmente. Les animateurs et animatrices des grands shows de chaises deviennent les éditorialistes et très certainement les influenceurs des opinions du moment. Faut-il s'en scandaliser?
Pour l'instant, c'est le bordel. Les sondeurs sondent. Pour un oui, pour un non. Pas un jour, en effet, sans prise d'opinion. Avec un sens douteux de l'éthique, le récent sondage sur les générations m'a laissé un goût amer. On aurait voulu jeter de l'huile sur le feu entre les générations que l'on ne s'y serait pas pris autrement... sans doute pour préparer les boomers à l'âgisme de demain. La médiacratie a récupéré tout ça pour stimuler sa cote d'écoute.
Ainsi se forge, jour après jour, la nouvelle pensée universelle, une pensée de l'instant.
Il est fréquent d'entendre dire que les intellectuels n'ont plus voix au chapitre et que, par conséquent, leurs influences ne se font plus adéquatement sentir. Pourtant, il fut un temps où l'on enseignait que l'évolution de la pensée passe par la connaissance et la compréhension non empirique de tout ce qui la compose, mais aussi du débat qu'elle suscite entre les intellectuels, les étudiants, les écrivains, les professeurs, les journalistes d'enquête et d'opinion... bref, avec la présence active et visible de tous ces acteurs-clés.
Au Québec, comme partout ailleurs dans le monde occidental, on semble craindre l'élite intellectuelle.
Dieu merci, la qualité de certains blogues, généralement dirigés par des journalistes très compétents, est tout à fait impressionnante. Un monde à l'envers, puisque ceux-là mêmes qui s'exprimaient, il n'y a pas si longtemps encore, sur les ondes publiques ou dans les pages de grands journaux et magazines d'actualités, ont désormais choisi de le faire, dans l'ombre, sur les sujets les plus importants. Et ils le font sérieusement, démocratiquement en ouvrant les colonnes de leurs blogues à des internautes qui y débattent de façon fort savante et articulée.
Les vrais débats d'idées se jouent désormais ailleurs: en sous-sol.
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Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.
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