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Le nucléaire et le problème de la responsabilité

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Jean François Bissonnette
Envoyé Le dimanche 03 février 2008 13:00



Le vingtième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl en 2006 est venu nous rappeler que le progrès technique et scientifique contient parfois le germe de l'horreur et de la destruction. Certes, l'énergie nucléaire est généralement prometteuse du fait de sa propreté, qui la rend préférable à d'autres sources d'énergie plus polluantes. En revanche, on sait aussi qu'il s'agit d'une boîte de Pandore, pouvant rapidement échapper à notre contrôle. Le risque d'un Tchernobyl bis est tout à fait réel. En dépit d'une amélioration des mesures de sécurité dans les centrales nucléaires depuis vingt ans, rien ne permet d'affirmer qu'un tel accident ne se reproduira pas. Toute activité humaine comporte des risques, cela va de soi. La question de la rationalité du choix du nucléaire impose de comparer ces risques aux avantages que l'on peut en retirer, et la réponse à cette question est tout sauf évidente. Cette question est d'autant plus complexe, d'ailleurs, qu'elle soulève le problème fondamental de la responsabilité, quant à la décision d'opter pour cette filière, d'une part, mais aussi face aux conséquences en cas d'accident.

Après l'explosion du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl, les autorités soviétiques furent confrontées aux conséquences de leur décision. Tandis que des centaines de kilomètres carrés devenaient inhabitables pour des générations à venir, leur problème principal fut de circonscrire la catastrophe, d'abord en éteignant l'incendie infernal, puis en cherchant à emprisonner les radiations sous un sarcophage titanesque qu'il devient d'ailleurs urgent de remplacer aujourd'hui. La gestion de cette crise exigea une mobilisation considérable. On estime que près d'un million de personnes, civils et militaires, participèrent, dès le lendemain de l'explosion et au cours des mois qui suivirent, à ces opérations capitales. Il n'y avait pas de choix possible : il fallait le faire. Ainsi, des centaines de milliers de personnes, par leur courage, leur abnégation et leur travail acharné, auront permis de limiter les conséquences déjà incommensurables de l'accident. Bien peu de gens sur Terre peuvent se vanter d'avoir sauvé le monde. Les « liquidateurs » de Tchernobyl l'ont fait , en s'exposant à des niveaux extrêmes de radiation. Plusieurs dizaines de milliers de ces travailleurs héroïques en sont morts, à plus ou moins brève échéance, et dans des souffrances atroces. Or, non seulement ces héros furent oubliés par les autorités, on leur a menti sur les risques qu'ils encouraient. On les a délibérément sacrifiés, et force est d'admettre que ce sacrifice était nécessaire. Les radiations détruisaient les circuits électroniques des robots affectés aux tâches de nettoyage, que seuls des humains purent ainsi accomplir. La question se pose donc avec une pertinence certaine. Si l'Union soviétique n'avait pas été une dictature, capable de mobiliser de force un nombre aussi important de personnes, capable de dissimuler la vérité sur les risques et les conséquences de la situation, et capable d'exiger le sacrifice de la vie de dizaines de milliers de gens, les autorités auraient-elles réussi à juguler la catastrophe et à en limiter les conséquences?

Le nucléaire civil est aujourd'hui présent dans la plupart des pays développés et démocratiques. Pour répondre à sa demande insatiable d'électricité, l'Ontario affirme vouloir construire de nouvelles centrales. Certes, on nous assure de la fiabilité des techniques employées, et on nous vante le bien-être général que la population pourra en retirer. Cela est sans doute vrai, mais il y a un mais. Le premier incident de l'histoire du nucléaire civil s'est produit à Chalk River, en 1952. Bien que l'ampleur de Tchernobyl soit incomparable, il y a eu plusieurs autres incidents plus ou moins graves de par le monde, y compris depuis 1986. Si la question rationnelle du calcul des risques et des avantages ne peut être tranchée facilement, celle de la responsabilité en cas de catastrophe n'en est pas moins immensément problématique. En effet, au vu et au su des conséquences de Tchernobyl, qui accepterait d'aller « liquider » une situation comparable si elle advenait quelque part au pays? Avec cette tendance contemporaine à s'écrier « pas dans ma cour » même lorsque les choses vont bien, qui serait prêt à sacrifier sa vie si les choses tournaient mal? La question est troublante parce qu'il y a fort à parier que les volontaires seraient peu nombreux. Et pourtant, les opérations de « liquidation » seraient absolument nécessaires. Sans compter les effets à long terme d'un accident nucléaire, cette simple question de savoir qui accepterait de prendre la responsabilité suicidaire de gérer une telle crise devrait nous faire réfléchir. On serait porté à penser que le rôle reviendrait aux militaires, mais aussi disciplinée que soit l'armée canadienne, peut-on attendre légitimement de leur part qu'ils accomplissent cette sale besogne sans mot dire et sans prendre leurs jambes à leur cou? Dans un État de droit démocratique, où le refus de la contrainte et de l'atteinte aux droits individuels est érigé en dogme, qui oserait forcer à faire ce que personne ne voudrait faire?

On le voit, la décision de construire des centrales nucléaires soulève un problème de responsabilité en cas d'accident, responsabilité que personne ne voudra prendre sans y être forcé contre son gré. Si nous souhaitons, comme collectivité, jouir des avantages de l'énergie nucléaire, il faudrait être disposé à en payer personnellement le prix au cas où. Or, il semble on ne peut plus humain de refuser d'endosser une telle responsabilité, et on imagine mal nos élus parvenir à susciter une éthique du sacrifice parmi la population. Les liquidateurs de Tchernobyl sont des héros oubliés, mais ils le sont parce qu'ils ont été bernés. Aujourd'hui, il semble douteux que quiconque étant minimalement informé accepterait de chausser leurs souliers. Cette hypothèse fort probable d'une déresponsabilisation générale devrait nous conduire, il me semble, à reconsidérer radicalement le choix politique de développer la filière nucléaire.
JF Bissonnette

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