Corps sain, corps saint?

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Frédérique Doyon
Édition du samedi 02 et du dimanche 03 février 2008

Mots clés : bonheur, activité physique, corps, Québec (province)

L'indice relatif de bonheur grimpe de 20 points chez les actifs, laissant les plus sédentaires en queue de peloton

Il y a eu Participaction, Let's Get Physical et les vidéocassettes de Dominique Michel, notre Jane Fonda nationale. Mais depuis une dizaine d'années, l'appel à l'exercice s'est radicalisé, prenant une dimension plus prescrite, axée sur la santé. Les bienfaits de cette offensive se mesurent-ils? Dans quelle mesure un corps physiquement entraîné nous rapproche-t-il d'un brin d'éternité?

En 1976, le médecin de James Thomas, cardiaque à 40 ans, a été catégorique: «Si tu ne veux pas te prendre en main, je ne peux rien faire pour toi», lui a dit le Dr Edward Adelson en lui prescrivant un programme d'entraînement strict: une heure et demie de bicyclette ergométrique, de marche rapide et de musculation, trois fois par semaine. Trente ans plus tard, à 71 ans, malgré trois pontages en 1977, James Thomas continue de se rendre au YMCA avant d'aller au travail. Et, surtout, son entraînement assidu a retardé de dix ans le «remplacement» de ses pontages.

Bourreau de travail qui n'a pas de temps à consacrer à l'exercice, Nicole Lacasse, grande fumeuse, est pourtant forcée d'arrêter de travailler à 55 ans à cause du syndrome de Ménière, qui lui fait vivre des épisodes de vertige, et d'une leucémie qui guette. Son médecin la talonne pour qu'elle cesse de fumer, mais elle ne veut pas prendre de poids. Elle s'inscrit alors à un programme d'entraînement en 2002, qu'elle suit toujours aussi assidûment, avec le soutien de son mari.

«C'est important, c'est une question de survie. Maintenant, j'ai plus d'équilibre sur les trottoirs glissants l'hiver, j'ai les articulations moins raides», confie-t-elle, racontant qu'elle peut ainsi rester plus longtemps debout lors du Festival de jazz de Montréal, qu'elle adore. «Et j'ai gagné à peu près 90 % de globules rouges.»

Le diktat sportif règne en maître, devenu le nouveau credo moderne. Récemment de passage au Québec, le docteur français David Servan-Shreber vantait les mérites de l'exercice dans la prévention et la guérison du cancer et distribuait ses recommandations: une demi-heure de marche quotidienne pour le cancer du sein, dix minutes de jogging pour le cancer du poumon...

La dernière mouture du Guide alimentaire canadien fait pour la première fois la promotion de l'activité physique. Le Cepsum vient de mettre sur pied le programme «Ma santé au sommet», qui invite la communauté universitaire à adopter de saines habitudes de vie, dont l'exercice. Tout cela grâce entre autres au rapport Clair, qui met le cap sur la prévention pour désengorger le système de santé et suscite un investissement de 400 millions en 10 ans pour la promotion des saines habitudes de vie.

Même le bonheur sourit à ceux qui ont la forme. L'indice relatif de bonheur (IRB) imaginé par le consultant Pierre Côté grimpe en effet de 20 points chez les actifs, laissant les plus sédentaires en queue de peloton sur le chemin de la béatitude.

De fait, la plupart des études montrent que l'activité physique réduit les risques de maladies cardiaques, de diabète, de cancer et de dépression tout en jugulant le stress.

«C'est clair que ça prévient les maladies. Mais est-ce vraiment l'activité physique qui agit ou le fait qu'on sorte de sa routine? Est-ce biochimique? social? C'est très difficile de mesurer l'impact de l'activité physique», nuance le kinésiologue Alexandre Dumas, de l'Université d'Ottawa.

Sans nier les bénéfices indéniables de l'exercice pour la santé, il met aussi en garde contre l'association faite entre vie active et meilleure espérance de vie. «L'activité physique, ce n'est pas un remède miracle. Il y a une limite de l'influence de ce type de déterminant», intimement lié à d'autres, comme la saine alimentation, le fait de ne pas fumer et le niveau de stress.

Dans ses recherches sur les liens entre l'exercice et le cancer, l'épidémiologiste Christine Friedenreich, de l'Alberta Cancer Board, aussi professeure à l'Université de Calgary, a pourtant réussi à isoler les bienfaits de l'activité physique de ceux de l'alimentation. Mais ce type d'étude où l'on contrôle certains facteurs a ses limites.

«Dans la vie, on n'est pas sous surveillance, on n'est pas en laboratoire, on vit dans un contexte très complexe», dit Suzanne Laberge, professeure en sociologie de l'activité physique et du sport du département de kinésiologie de l'Université de Montréal.

L'avènement plutôt récent de la kinésiologie, qui a remplacé l'éducation physique, a révélé les nombreux tenants et aboutissants de l'activité physique: bio-mécaniques, chimiques, biologiques, mais aussi d'ordre psycho-social. Mme Laberge a notamment constaté la variation des motivations à bouger chez des femmes de différents groupes d'âge, les jeunes s'activant pour construire leur identité sociale, les adultes, pour équilibrer leur mode de vie et les plus âgés, pour leur santé.

De la discipline militaire au plaisir

L'ordonnance sportive est entrée dans nos vies dans les années 1960. On découvrait alors le rôle de l'activité physique dans la prévention des maladies cardiaques. Pour Suzanne Laberge, la véritable dictature du corps entraîné remonte à cette époque.

«À partir de là, il y a eu prescription, se souvient la chercheuse. Les cours d'éducation physique au CEPSUM étaient enrégimentés: on courait en rond, il n'y avait pas de musique et surtout pas de plaisir.» C'était l'époque des 5BX (basic exercice) pour les femmes et des 10BX pour les hommes, articulés autour de la course, des pompes (push-up) et du squatting, tirés de l'entraînement militaire. Jusqu'à ce qu'on constate que certaines de ces pratiques pouvaient être dommageables.

Le premier boom du fitness dans les années 80 a esthétisé l'exercice, devenu la clé d'une belle image de soi. Mais les Jane Fonda de ce monde ont surtout injecté dans l'activité physique une bonne dose de plaisir, ingrédient essentiel à l'approche actuelle de la mise en forme.

«Cela a modulé l'approche et la conception de l'activité physique», note Mme Laberge.

À la clinique de kinésiologie de l'Université de Montréal, qui évalue la forme physique et propose des programmes d'entraînement, le plaisir pris à l'activité constitue l'étape obligée pour intégrer l'habitude, surtout chez les clients néophytes de l'exercice.

«Il faut y aller une étape à la fois, explique Chantal Daigle, coordonnatrice de l'enseignement clinique au département de kinésiologie. L'objectif premier, c'est que la personne trouve une activité qu'elle aime. Si quelqu'un décide de s'inscrire à un cours de danse ou de marcher avec des amis, c'est un bon point de départ.»

À 39 ans, François Barnabé Légaré a essayé toutes sortes de programmes pour se remettre en forme et retrouver une taille acceptable, en vain. Il perdait 25 livres, les regagnait, puis abandonnait. Jusqu'à ce qu'il découvre le géo-caching, sorte de chasse au trésor sur GPS, qui le fait maintenant sortir dehors -- même l'hiver, chose impensable pour lui avant! --, marcher en forêt ou en montagne.

«Le but premier n'était pas la remise en forme, mais les effets sont là: j'ai perdu un peu de poids, ça me déstresse beaucoup et, surtout, je continue à en faire, explique-t-il. Je suis de type épicurien: il faut que ce soit l'fun.»

Pour le fun ou pour le vrai?

Cette notion de plaisir dans l'activité a contribué à multiplier l'offre d'activités. Après le jogging et l'aérobie, témoin d'une époque où on ne jurait que par le cardio, sont venues les petites révolutions du plein air, du tai chi, du yoga, du pilates.

«Le musculaire et la souplesse sont importants aussi», note Mme Daigle, qui énumère quelques activités en vogue. «Ce qui est à la mode maintenant, c'est le hip-hop, la danse en général [et ses croisements avec les arts martiaux] et tout ce qui est cirque: corde lisse, jonglerie, etc.»

Mais une fois le plaisir trouvé, à quel rythme doit-on bouger et selon quelle intensité? «Bouger, c'est bien, mais bouger plus, c'est mieux», indique-t-elle en se référant aux dernières recommandations de l'American Heart Association.

Mener une vie active, soit jardiner, faire le ménage, opter pour des déplacements actifs (la marche au lieu de la voiture, l'escalier plutôt que l'ascenseur, etc.), agit déjà sur les triglycérides (cholestérol), la pression artérielle, la masse adipeuse et la santé mentale. Mais pour réduire plus sérieusement les risques d'hypertension et de maladies chroniques comme le diabète, il faut y mettre un peu plus d'intensité, estime la kinésiologue. Un petit truc pour mesurer l'intensité souhaitable? Le test de la parole. «Quand je marche, je devrais être capable de répondre oui ou non à des questions, mais pas d'entretenir une conversation sur la politique américaine!», explique Mme Daigle.

Le Guide d'activité physique pour une vie active saine du Canada recommande pourtant de faire 60 minutes d'activité physique légère ou 30 minutes d'activité modérée quotidiennement, à raison de séances d'au moins 10 minutes chacune. Mais ces conseils pourraient changer, dans la foulée des recommandations récentes de l'American Heart Association. Depuis août 2007, l'organisme auquel s'arrime généralement le Canada conseille 30 minutes d'activité modérée (l'équivalent d'une marche d'un bon pas) cinq jours par semaine ou 20 minutes d'activité vigoureuse (du jogging par exemple) trois fois par semaine. Quarante-neuf pour cent de la population canadienne est modérément active. Ce qui laisse une grosse moitié de la population légèrement ou pas du tout active.

«Chaque activité compte, quelle qu'en soit l'intensité!», souligne pourtant le Guide. La chercheuse Christine Friedenreich a même observé qu'une activité modérée pouvait réduire davantage le risque de cancer du sein qu'une activité intense. Parmi la population d'Albertaines étudiée, les bienfaits découlaient de l'activité physique pratiquée pendant que celles-ci faisaient le ménage et durant leur travail.

Aussi, l'adage selon lequel il n'y a pas d'âge pour commencer à faire de l'exercice vaut son pesant d'études scientifiques. Les risques d'être atteint d'un cancer du sein diminuent presque autant qu'on soit un sportif né ou un néophyte qui a fait le grand saut.

Et le cas de Nicole Lacasse montre aussi qu'adopter la saine habitude de l'activité physique quotidienne en entraîne souvent d'autres, comme cesser de fumer ou mieux s'alimenter.

«Il faut faire des efforts, admet-elle, mais les gens devraient comprendre: tout le monde peut le faire, il s'agit de vouloir.»


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Telle devrait être notre devise - par Michel Thibault
Le mercredi 06 février 2008 12:00

Grandes vérités, petite erreur - par Serge Ménard
Le samedi 02 février 2008 07:00

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